Souvenirs d’une nonagénaire : l’enfance d’une brocheuse
Francine est une vaillante nonagénaire qui n’a jamais quitté Montrouge depuis sa naissance, il y a 90 ans. Si le corps ne suit pas toujours, l’esprit reste en avant. Le secret de Francine, c’est d’avoir conservé sa curiosité, son esprit de tolérance, son attitude positive face aux aléas de l’existence. Ce qui lui a permis de traverser tant bien que mal bien des épreuves secrètes. C’est ce qui fait que les gens vont vers elle : elle vit seule, sans être seule.
L’autre jour, au square, elle passe devant une « bande de jeunes » ; elle dit « Bonjour » comme à son habitude. L’un des garçons lui répond : « Je parie que vous n’oserez pas toucher mon chien » - un de ces chiens réputés dangereux ; elle se baisse et se met à le caresser. Autre chose : comme son infirmière lui a fait cadeau d’un ordinateur, elle s’y met à l’informatique, dans le doux espoir de mettre noir sur blanc quelques-uns de ses souvenirs personnels.
A l’heure où certains ne distinguent plus vie publique et vie privée, elle souhaite préserver son intimité, elle ne souhaite pas qu’on la reconnaisse. On n’a donc indiqué que son prénom. On n’a pas pris de photo. On lui en a demandé une ancienne. Elle n’a trouvé trace de rien. « A cette époque, on ne faisait pas de photos chez nous ». Il y a juste celle d’une pièce d’identité, toute froissée : Francine, en jeune femme.
Notre projet, c’était de la questionner sur le Montrouge des années 1920 et 1930. C’est ce qu’elle a accepté de faire, d’abord intimidée puis rassurée. Ce qui suit est la retranscription de ces entretiens, qui donnera lieu à une publication en plusieurs épisodes.
Sarrau et galoches
Je suis née à Montrouge en 1915, au 19, rue Fénelon, le domicile de mes parents. A l’époque on naissait à la maison. Même encore en 1936, puisque mon premier fils est né chez moi. La sage-femme habitait rue de Bagneux [devenue Henri Ginoux], elle avait fait deux visites avant l’accouchement, c’était tout.
Mon père est mort l’année de ma naissance, dans la Somme. Il a juste su que j’étais née. J’ai donc été une pupille de la nation.
La vie a été dure pour mes parents. On était des gens modestes. Mon père avait été porteur aux Halles. Mon beau père était employé municipal, il a été fossoyeur, entre autres, sur la commune. Ma mère était receveuse sur la ligne de tram "Porte d’Orléans - Cimetière de Bagneux".
Je suis allée à l’école des filles, rue Boileau. J’ai passé mon certificat d’études à 13 ans. J’aurais dû le passer un an avant, mais j’ai eu la scarlatine et avec la scarlatine, on n’avait pas le droit d’aller à l’école pendant quarante jours. Or, comme c’est tombé au moment de participer aux épreuves, j’ai dû patienter un an [1].
Il n’y avait pas autant de différences qu’aujourd’hui entre les enfants. On était presque tous habillés pareil, un sarrau, c’est-à-dire une blouse noire par-dessus les habits, et des galoches aux pieds. Les galoches, c’étaient des chaussures avec semelles de bois, et en plus mon beau-père mettait des gros clous pour que je les use moins vite. Par temps de pluie, c’était la glissade assurée !
Les petites mains de la brocheuse
J’ai donc passé mon certificat d’études en mars ou avril 1928 et au mois de juillet je travaillais à la Brochure du Parnasse, 20 rue Molière. J’aurais probablement travaillé plus tôt si j’avais pu passer mon certif avant [2]. Dans cette entreprise, on faisait la pliure et l’encartage des bouquins. Des romans de Maurice Leblanc, par exemple. A 14 ans on m’a mise sur une machine. J’aimais bien ça, travailler sur une machine. Et je vous assure que j’étais heureuse de ramener ma paye à la maison. J’étais toute contente d’apporter mon écot, parce que c’était pas la joie tous les jours chez nous ! Bien sûr que je donnais ma paye à mes parents, c’était normal. Mais par contre, lorsque je travaillais sur le marché, le dimanche, là, cela restait pour moi.
J’ai travaillé rue Molière jusqu’à l’âge de 18 ans. C’étaient des semaines de 48 h, et même plus. Quant il y avait des revues à sortir, il fallait les sortir. On avait droit à un jour de congé par année d’ancienneté. C’était un usage qui dépendait du bon vouloir du patron. Quand la maison a fermé, c’était ma quatrième année, j’ai eu droit à quatre jours de vacances...

Après, je suis allée travailler dans d’autres imprimeries, toujours dans le brochage. J’ai fait trois entreprises à Montrouge [3] une à Bagneux et une à Paris. Je changeais souvent. Comme j’étais à peu près sûre de trouver du travail ailleurs, je cherchais plus intéressant. A l’époque on trouvait du travail comme on voulait.
Eau et gaz au rez-de-chaussée
Quand j’ai eu 7 ou 8 ans, on a déménagé au 156, Avenue de la République - là où il y a aujourd’hui le magasin Atac. On trouvait facilement à se loger à l’époque, et quand un logement se libérait dans l’immeuble, cela nous est arrivé d’en changer.
Ma mère a été gardienne de l’immeuble pendant un an, en même temps que son travail de receveuse. Il y avait juste le courrier à distribuer, et la nuit, depuis son lit, tirer un cordon pour ouvrir la porte de l’immeuble quand quelqu’un criait son nom pour entrer. On avait alors une petite loge au rez-de-chaussée. Juste une pièce et une petite cuisine. Mon demi-frère avait un an et je dormais avec lui à la cuisine, dans un lit cage, tête-bêche.
A ce moment-là, on a eu le gaz, parce qu’on était au rez-de-chaussée, au niveau des réverbères. Nous étions les seuls à en profiter dans l’immeuble. Il y avait un compteur, on mettait des pièces et un receveur passait tous les mois pour les ramasser. C’était pour l’éclairage, ça nous donnait de la lumière, mais le chauffage, c’était avec la cuisinière, au charbon.
Puis on est montés, au 2ème, dans un appartement. Du coup, on était de nouveau éclairés à la lampe à pétrole, comme tout le monde. C’était toujours pas le grand confort, mais avec mon frère, on couchait maintenant dans la salle à manger, un lit de chaque côté. Je me rappelle qu’il fallait prendre l’eau sur le palier et ensuite ressortir pour vider la bassine. Les toilettes, c’était au fond d’un boyau, sur le palier.

Après, le gaz est monté dans les étages et l’électricité est arrivée quand j’ai eu 15 ou 16 ans. Alors là c’était le miracle.
A suivre : Souvenirs d’une nonagénaire : scènes de rue.
[1] Le groupe scolaire du Parc (aujourd’hui école Boileau) est le 2ème groupe scolaire construit à Montrouge, école de garçons côté Racine, école de filles côté Boileau (1898). A l’époque de Francine, la plupart des enfants s’arrêtent encore au certificat d’études primaires. En 1939, il n’y a encore que 6% d’une classe d’âge qui entre en 6ème.
[2] En 1882, Jules Ferry rend la scolarité obligatoire jusqu’à 13 ans. Son certificat d’études primaires obtenu, un enfant peut être placé sur le marché du travail. La gratuité de l’enseignement secondaire date des années 1930 à 1932. 1936 repousse à 14 ans l’âge de la scolarité obligatoire. 1936 abaisse également la durée de la semaine de travail de 48 à 40 heures (50 maximum) et crée les congés payés.
[3] Dans le premier quart du 20ème siècle, de nombreux imprimeurs et leur cortège de relieurs, brocheurs, illustrateurs et autres fournisseurs de papier s’installent à Montrouge, pas trop loin des 5, 6 et 7ème arrondissements de Paris. Il y a les frères Draeger, l’entreprise Ginoux, et de nombreux autres. Un des bas-reliefs de la frise réalisée par Sajous pour le Centre administratif figure les métiers de l’imprimerie (1934).
c avec beaucoup d’émotion que j’ai lu ce joli souvenir... j’y suis d’autant plus sensible car mon père âgé de 80 ans a habité au 150 avenue de la république il a donc croisé cette nonagénaire !
je suis preneuse si vous avez d’autres récits comme celui ci ;
francoise.ducreuxpapin@hotmail.fr
Merci.