Souvenirs d’une nonagénaire : scènes de rue
Après l’école rue Boileau et le travail dès 13 ans, Francine nous raconte la vie du quartier dans les années 1920 et 1930.
Les yeux du lapin.
Pour s’approvisionner, en dehors des nombreuses petites boutiques du quartier, on avait le marché
Victor Hugo. Il avait lieu dans les halles de l’époque, deux jours par semaine comme aujourd’hui [1]. C’était très animé. On y trouvait des poulets vivants, des lapins vivants. Vous les choisissiez, on les tuait devant vous. Je me rappelle que maman emmenait un bol pour récupérer le sang du lapin.
Sur ce marché, on trouvait des légumes du coin et des fromages de pays, venus de la région parisienne. Par exemple, des fromages frais dans une feuille de vigne. Je me rappelle aussi rue de Bagneux, entre l’Avenue Gambetta et la rue Périer, une ferme avec des vaches et une laiterie qui vendait lait et fromage blanc.
Quand je suis allée habiter avenue de la République, en face de chez moi, à côté du 155, il y avait une petite masure en bois où une dame fabriquait du fromage blanc. Je la vois toujours quand elle partait tirant sa charrette pour vendre sa préparation, elle passait dans les rues dans Montrouge et disait : « il est bon mon petit cœur à la crème ». Et quand maman pouvait acheter un petit cœur à la crème, c’était la fête.
Il y avait aussi, au 15 rue Fénelon, une marchande de poissons. Elle ramenait son poisson des Halles de Paris. Tous les vendredis, elle tirait à bouts de bras une petite charrette et passait dans les rues en criant : « elle est fraîche ma moule ! »
Pour les habits, on allait à « La Belle Jardinière », Avenue de la République entre la rue Périer et la rue Boileau. C’était un "grand magasin". Maman achetait à crédit avec les bons de La Semeuse. On allait les chercher au siège, rue du Louvre. C’était un crédit sur 6 mois. Beaucoup de commerçants acceptaient les bons de la Semeuse comme mode de paiement.

Mes petites copines avaient toujours de belles petites toilettes ! Alors pour pouvoir m’habiller un peu aussi, je travaillais le dimanche matin sur le marché chez une marchande de quincaillerie. On me donnait deux francs pour déballer, remballer. Ça me faisait un peu d’argent de poche quand j’avais 16-17 ans.
Scènes de rue.
C’est vrai que dans les rues, on voyait beaucoup de gens attelés à des charrettes à bras. Il y avait des brocanteurs, des vitriers, des remmouleurs qui passaient dans les rues. Les déménagements se faisaient de cette façon. On trouvait d’ailleurs un loueur de voitures à bras, rue Périer.
On voyait aussi des véhicules tirés par les chevaux. Je me rappelle surtout les Félix Potin avec deux beaux chevaux. Leurs voitures passaient Avenue de la République, pour aller livrer les marchandises aux magasins. Ma mère descendait avec son petit récipient et sa pelle pour ramasser le crottin. C’est ce qu’on mettait dans les
jardins : pour faire pousser, il n’y a rien de meilleur que le crottin de cheval.
Les voitures à essence ? Ça débutait. Les vélos ? On n’en voyait pas tellement. Les gens allaient surtout à pied. On marchait beaucoup à l’époque.
Je me rappelle d’autres scènes curieuses. Les chanteurs, par exemple ! Il y en a un qui venait tous les jeudis. Il chantait dans la cour de l’immeuble, on lui jetait une petite pièce. On l’appelait « les blés d’or », car il chantait toujours cet air. Je me rappelle aussi un montreur d’ours qui passait régulièrement, il faisait danser son ours. Et quand le cirque Fanny s’installait place Jules Ferry, on voyait défiler sa ménagerie dans les rues de Montrouge.
La ville à la campagne.
Les rues étaient éclairées par des becs de gaz. Je me rappelle le monsieur qui les allumait le soir et venait les éteindre le matin. Il y avait un réverbère à l’angle de la rue Pascal et de l’Avenue de la République. L’éclairage électrique n’est venu que plus tard [2]
Je ne me souviens pas des squares de l’époque. Mais je
me rappelle qu’il y avait des arbres tout le long de l’Avenue de la République [3].
Sur la route d’Orléans [Avenue Aristide Briand], je me rappelle de vieilles maisons, en retrait de la rue, avec juste un rez-de-chaussée, autour d’une grande cour pavée. Des familles ouvrières habitaient là. J’allais y porter nos draps chez une dame.
Derrière chez nous, il y avait un grand périmètre de terrains nus, sans constructions. Quand j’allais au travail route de Châtillon [Avenue Pierre Brossolette] je traversais des champs, ou plutôt des terrains vagues. Il n’y avait des maisons que jusqu’au 136 de l’Avenue Marx Dormoy et du côté de Jean Jaurès, les immeubles allaient jusqu’au numéro 80, après, c’étaient des jardins, des maraîchers, des pépiniéristes ou des terrains vagues [4]
A peu près en 1940, j’ai travaillé aussi dans le 14ème, près du parc de Montsouris. Je m’y rendais à pied et je prenais l’Avenue Gallieni entre l’Avenue de la République et la Porte d’Orléans. On appelait cela la zone. On y trouvait des brocanteurs, des cafés, des restaurants à frites dans des baraques en bois, et bien sûr des marbriers en raison de la proximité du cimetière. Les barrières d’octroi ça existait encore, on passait des grilles pour entrer dans Paris "intra-muros". Après-guerre, l’Avenue Gallieni a disparue. On a transformé le périmètre en un square - le square du serment de Koufra.
De l’autre côté, à la limite de Bagneux, l’avenue Marx Dormoy s’appelait encore la Route stratégique, c’était la route des Forts. Là aussi, en face du cimetière parisien, à côté des des marbriers il y avait des restaurants où on mangeait des frites. Les familles se réunissaient là en sortant du cimetière.
A suivre : Tramways et cinémas de Montrouge.
[1] Les cartes postales anciennes qu’on peut trouver aujourd’hui datent en général du début du siècle, d’avant la 1ère GM. C’est le cas de toutes les cartes postales qui illustrent ce témoignage.
Les halles du marché ont été construites en 1890 par réemploi d’éléments métalliques d’une galerie de l’exposition universelle de 1889. Ces halles ont été détruites vers 1960.
[2] L’électricité arrive à Montrouge en 1905. Mais l’équipement des maisons n’aura lieu que bien plus tard, en tout cas au fond de Montrouge. Quand à l’aménagement des rues pour l’éclairage publique électrique il a lieu à partir de 1925.
[3] Rond-point et Avenue de la République avant le Monument aux morts qui date de 1922. Sur la droite, on distingue la Porte aux lions, vestige de l’ancien château du seigneur de Montrouge, détruit lors du percement de la rue Sylvine Candas vers 1930, à l’époque du remodelage de la ville par Emile Cresp.
[4] .
C’est dans la période 1925-1935 que les quartiers du Haut-Mesnil et de Jean Jaurès sont aménagés : percement de rues, lotissements des terrains pour construction d’immeubles, aménagement de squares, premiers HLM, nouveau groupe scolaire. Quant à la partie Nord du Montrouge de l’époque, entre le Boulevard Jourdan et l’actuel Boulevard Romain Rolland, autrement dit "la zone", elle est annexée par Paris dès 1925
bravo madame une partie des écrits que j’ai lu me rappelle plein de chose c’était superbe moi j’habitais au kremlin bicêtre à la limite de la porte d’italie vous pensez j’ai bien connu la zone merci de me faire rappeler AM
Je viens de tomber par hasard sur votre page, en cherchant si les bons de la semeuse existaient toujours : un souvenir qui venait de me revenir sans savoir pourquoi, car ma mère nous habillait grâce à ce crédit aussi. Vous m’avez bouleversée. Beaucoup d’émotion en effet, j’ai 64 ans, j’ai habité jusqu’à l’âge de 12 ans au 114 avenue Verdier à Montrouge et j’allais à l’école du Haut Mesnil, ainsi que mes frères et soeur. Nous allions une fois par semaine au cinéma éducateur et pour cela il fallait traverser Montrouge, à pied, bien sûr. Nous allions acheter (souvent à crédit) à manger dans une petite épicerie route de Chatillon. Nous étions une famille de 7 personnes et l’épicier était très compréhensif.
Bonsoir,nostalgie.. ;vous me rappelé mon enfance des années 60 chère Madame.J’habitais au 5 rue du Dr Lannelongue,dans l’immeuble qu’on surnommait "l’aquarium".Souvenirs de la rue Danton avec ses carrioles à cheval,rue barbes et son garage Campois,rue Aristide Briand où j’allais à l’école,la boulangerie Schmitt à l’angle du Bd,sans oublier l’église St Jacques le Majeur et bien sûr le parc Montsouris avec ses cygnes,ses balançoires et son spectacle de marionnettes...