Souvenirs d’une nonagénaire : tramways et cinémas
lundi 21 novembre 2005, par Etienne Lang
Francine continue son récit du Montrouge des années 1920-1930. Après l’enfance d’une brocheuse et les scènes de rues, elle nous raconte le travail de sa mère sur les trams et ses sorties du dimanche au cinéma.
Trams
Ma mère était receveuse à la STCRP avant que
n’existe la RATP [1]. Elle partait avec une tablette et une sacoche qu’elle se payait elle-même. Elle travaillait sur la ligne Porte d’Orléans - cimetière de Bagneux. C’était pas le même tarif, selon qu’on descendait ici ou là dans Montrouge. Elle détachait les tickets de la tablette et mettait les sous dans la sacoche. J’avoue qu’il m’est arrivé d’y prendre un petit sou, elle disait : « c’est bizarre », mais ne s’est jamais doutée de rien.
Au bout de la ligne, à l’angle de l’Avenue de la République et de la Route stratégique [2], elle descendait, changeait la perche de côté et le tram repartait dans l’autre sens. Monsieur Petit, futur Maire de Bagneux, était conducteur sur la même ligne.
Je vois encore ma mère partir avec sa blouse noire, son calot, des sabots noirs et ses kroumirs, un genre de petits chaussons qu’elle mettait dans les sabots.
La Mère Grelu
Je me souviens qu’au coin de l’Avenue de Verdun et de la rue de Bagneux, en face du cimetière, il y avait un grand café qui s’appelait La Mère Grelu. A côté, il y avait un jeu de boules, c’était pas la pétanque, c’était la Lyonnaise, des grosses boules en bois cloutées. Quand maman finissait tard, elle revenait à pied du dépôt des trams de Bagneux vers minuit et elle avait peur quand elle longeait le cimetière, c’était mal éclairé. Mon beau père allait jouer aux boules en l’attendant. Il m’emmenait avec mon frère. On dormait sur les bancs. C’est peut-être ça qui m’a donné plus tard le virus de la pétanque.
Puis ma mère a dû arrêter la STCRP vers 1928. En réalité, je crois que c’est parce que la compagnie a voulu se séparer des femmes salariées, celles qui avaient été embauchées pendant la guerre et qui n’étaient pas titulaires.
Disparus (pour mieux revenir)
Les trams ça a duré jusqu’à la fin des années 30. Il y en avait Avenue de la République, sur la Grande Rue [3] et ailleurs aussi. Quand j’allais
travailler sur Bagneux vers 1938, c’était un tram que je prenais.
Il y avait aussi l’Arpajonnais sur la Route d’Orléans. Il passait sur le trottoir, côté Arcueil. C’était sympa, avec des petits wagonnets ouverts, autant que je me souvienne. Quand j’ai été mariée, on l’a pris quelques fois, le dimanche, jusqu’à Antony, pour se promener. On avait l’impression de traverser la campagne. Je sais que ça roulait en pleine nuit pour les fruits et légumes des maraîchers qui montaient jusqu’aux Halles de Paris. À la vapeur ou électrique ? Je ne me rappelle plus bien [4].
Cinémas
C’est la place du Parc [5] sur cette carte postale, j’habitais un peu plus loin [6] . C’était mon univers. À l’angle de l’Avenue de Verdun et de la rue Racine,
il y avait Turpin, un épicier ; en face une boulangerie qui existe toujours. On voit le boulanger, panier au bras, qui vient de porter son pain au café. En face encore, à l’angle de la rue Racine, une charcuterie. Un coiffeur. Puis un bougnat au coin de la rue de Sévigné. Le bougnat vendait du charbon et du vin, et faisait débit de boissons. Les hommes y venaient taper la belotte, ils jouaient leur apéro. En face, un café-restaurant. Plus loin, à l’angle de la rue Boileau, le cinéma Le Moderne. Il y avait aussi Pujol, un marchand de vin chez qui on se servait soi-même, à la tirette. À l’époque, on trouvait beaucoup de petits commerces le long des rues.
Ma seule sortie avant d’être mariée, la grande sortie, c’était le dimanche, le cinéma. Après 1945, il y a eu quatre cinémas à Montrouge, mais à l’époque, il y en avait deux. On allait au Moderne, sur la place du Parc. L’autre se trouvait à l’angle de l’avenue Gambetta et de la rue de Bagneux. Le Gambetta, c’était bien : il y avait des chaises, on se plaçait comme on voulait, comme ça, si quelqu’un vous gênait, on pouvait se décaler. Le Moderne c’étaient des sièges fixes. J’ai connu le cinéma muet avec le pianiste dans la salle. On y allait avec mon frère, toutes les semaines, les parents nous offraient ça.
Quelques fois ils venaient aussi, alors ils s’habillaient. Même en hiver, c’était la blouse, bien repassée - je n’ai jamais vu maman avec un manteau : on portait la blouse en toutes circonstances. Mon beau père, c’était le pantalon de velours, assez bouffant, avec une grande ceinture de flanelle et une casquette. C’était la tenue de sortie des ouvriers.
Vélodrome
A part ça, on n’allait jamais nulle part, nos parents n’avaient pas les moyens. Je ne connaissais pas Paris à cette époque.
Je me rendais parfois au stade, avec mon frère, au bout de la rue Racine. L’accès était libre et il y avait des jeux pour les enfants, des tapeculs.
Le vélodrome Buffalo ? J’y suis allée quelque fois, voir des courses sur piste, le cycliste derrière un entraîneur à moto. Je me rappelle de Camille Foucaux, un champion qui habitait Montrouge [7] . Derrière le vélodrome, à côté du petit stade du Cercle athlétique de Montrouge, il y avait encore un grand terrain vague, le long de la route stratégique,c’est là qu’il y avait les spectacles de cirque et autres.
J’ai appris à danser au coin de la rue Molière et de la rue Fénelon. Il y avait un petit café, en face de la boulangerie où on achetait notre pain. Le café existe toujours, mais pas la boulangerie. Quand j’ai commencé à travailler, mes parents m’avaient autorisée à y aller avec mes collèges. Je prenais un petit café,
il y avait un piano mécanique et c’est là qu’elles m’ont appris à danser. La valse, la polka. Ça a été une passion.
Mon premier mari, le l’ai connu sur mon lieu de travail, rue Molière. Je me suis mariée en 1934 à 19 ans. J’ai connu la jolie petite église qui était au centre, près de la Mairie [8]. Ça faisait encore village ce coin-là. Les mariages, pour les gens modestes, se fêtaient à domicile, bien souvent chez la mariée.
À suivre : jardins ouvriers et congés payés
[1] Toutes les cartes postales reproduites dans cet article datent du début du 20e siècle, donnant une vision d’un Montrouge antérieur au récit de Francine. La première représente le carrefour Avenue Pierre Brossolette / Gabriel Péri avec la ligne Fontenay aux Roses - Saint-Germain-des-Près. Cette ligne créée en 1875 passe de la traction animale à la traction électrique en 1900.
La Société des Transports en Commun de la Région Parisienne est une société mixte créée en 1921 qui rachète les concessions de trams ainsi que le chemin de fer Paris-Arpajon.
[2] Avenue Marx Dormoy.
[3] Actuellement rebaptisé rue Gabriel Péri
[4] Le Paris-Arpajon, dit l’Arpajonnais, est un chemin de fer à vapeur « sur route », mis en service en 1893. Il amène en pleine nuit jusqu’aux Halles de Paris les fruits et légumes du Hurepoix. En 1900 est ajoutée, sur la même ligne, en alternance avec la vapeur, un tram électrique qui va de la Porte d’Orléans à Antony. Il transporte jusqu’à 5 millions de passagers en 1921. L’exploitation de l’Arpajonnais est arrêtée en 1936.
[5] Devenue place du 8 mai 1945.
[6] L’ancien parc du Château de Montrouge avait été loti progressivement au cours du 19ème siècle, le tracé des rues et des carrefours reproduisant celui des allées et ronds-points du parc.
[7] En 1923, le stade vélodrome est transféré de Neuilly à la rue Carvès. Des compétitions de vélo - avec des spectacles de stayers, coureurs sur piste derrière moto - et de boxe y ont lieu. En 1955-1958, sur l’emplacement du vélodrome, a été construite la résidence Buffalo par l’architecte Fernand Pouillon.
[8] L’ancienne Eglise Saint Jacques, Saint Christophe a été construite dans la première moitié du 19 siècle et détruite en 1937 pour faire place à la nouvelle église. Elle perturbait l’alignement en empiétant sur la chaussée.
[7] En 1923, le stade vélodrome est transféré de Neuilly à la rue Carvès. Des compétitions de vélo - avec des spectacles de stayers, coureurs sur piste derrière moto - et de boxe y ont lieu. En 1955-1958, sur l’emplacement du vélodrome, a été construite la résidence Buffalo par l’architecte Fernand Pouillon.
Bonjour, Je rajouterais au point "7" ci-dessus qu’il y a eu aussi des courses de Stok-Car j’étais jeune mais frappé par les pares choc de voitures qui étaient carrément des bouts de rail de chemin de fer. Une arrivée du tour de France cycliste et des courses de chiens lévrier. Vu de mes propres yeux le stock-car et d’après mon père qui est pris en photo avant la construction du stade il serait venu un hiver le cirque de "Buffalo-Bill" ce qui à laissé le nom de Buffalo à cette zone. Une rue en porte toujours le nom.
Amitiés un Montrougien avec 63 ans de commune
Bonjour,
j’avais oublié d’indiquer qu’il y avait un site sur Montrouge des années 1930, les réalisations d’Emile CREPS : http://www.dubourguy.info/index2.htm
Bonjour. Avez vous des souvenirs plus précis de ces courses de stock-cars ? Des programmes, des photos ? Je prépare un livre sur ces courses et je suis intéressé par tout ce qui s’y rapporte.
Dans Nitro, le magazine dont je suis rédacteur-en-chef, je publie en février 07 un article sur Guy Curval, un coureur qui a fait ses débuts à Buffalo et a couru pendant 17 ans. Il y aura des photos prises à Buffalo.
Claude Lefebvre, journaliste. Tél : 01.47.11.20.27. clefebvre@nitro.hommell.com
Les éditions ETAI vont publier un ouvrage sur la carrière de Guy Curval qui sortira le 10 octobre 2007.
Envoyez-moi vos coordonnées à dfalques@etai.fr et je vous enverrai plus d’infos...
Cordialement.
David Falques.
Bonjour.J’ais tres bien connut Guy car j’ais fait des courses de stock-cars avec lui.Je suis un mordu de mecanique,depuis l’age de 12 ans je suis"bercé dans le cambouis j’en ais 65 et je suis toujours dedans"j’ais fait ma premiere course à l’age de 16 ans à COURGEOUST a cote de MORTAGNE au perche.J’ais ete licencier jusqu’en 1962
CORDIALEMENT.
Bonjour,
j’ai créé un site internet sur le stockcar, je suis l’un des petits fils d’Albert Aumont, pour plus d’informations (photographies, documents de courses, articles de journaux...), allez sur www.stockcar-aumont.com, il y aura peut-être des informations sur votre père.
Cordialement
ma mère Lucie ANEST est née en 1907 , elle habitait rue Gosselin, mon père Louis NOCHE a été élevé par sa tante qui tenait un café faisant l’angle de la N20 et de la rue Gosselin, puis je crois qu’il travaillait comme coiffeur dans cette meme rue.
Peut-etre les avez-vous connus ?
Cordialement
Mireille ANDRE
Ma mère a été très émue par votre article que je lui ai photocopie. Dans les années 1930 -1938 elle a vécue à la Porte d’Orléans oû ses parents tenaient le café" Le Boër". Elle possede une photo ou l’on voit les differents magasins et échopes de l’époque. Je pourrais vous l’envoyer. En vous remerciant pour les bons moments que vous lui avez fait revivre.
Mme Lepregassin
Bonjour à tous,
je suis l’un des petits fils d’Albert Aumont, grand champion de stock car. J’ai commencé à créer un site sur mon grnad père. (www.stockcar-aumont.com). Il y a énormément de photographies, de documents d’époque, d’articles de journaux...sur toutes les courses et les valeurs que véhiculent ce sport. C’était un grnad ami de Guy Curval, il a aidé dans son garage de Colombes...
De plus, je suis à Montrouge depuis plus de 21 ans, je trouve l’article très intéressant et enrichissant.
Cordialement un habitant de Montrouge...
Quel plus bel hommage pourrait-on faire à Francine ?
Un hommage malheureusement posthume.
Francine s’est éteinte ces jours-ci à l’âge de 94 ans.
Bonjour, J’apprécie ce reportage et les souvenirs de Francine d’autant que je travaille sur un projet de documentaire sur l’Arpajonnais, le tramway qui longeait la N20. J’y évoquerais le passage dans Montrouge et ses entrepôts, la Porte d’Orléans et son octroie et tout le reste de la ligne d’Arpajon aux Halles. Si des personnes ont des images que je puisse scaner pour les utiliser dans le film ce serait aimable de me contacter via mail ou au 06 08 27 87 48. Je pense qu’il y a surement eu des films fait à l’époque par des amateurs, en connnaissez-vous ? J’ai fait un blog sur mon projet ; http://arpajonnais.blogspot.com/ Merci à ce site pour sa qualité et merci à nos aînés qui témoigne et passe le relais.
Christophe Ramage