Théophile Gautier ou le poème économique
Place Gabrielle de Guerchy, à l’extrémité de la ZAC Nord de Montrouge en direction de la rue Théophile Gautier, le 19 mai 2006 vers les 19 heures passées. Un court discours de notre Maire local, un ruban tricolore coupé sous les applaudissements de circonstance et un cocktail plus qu’attendu. Peu importe le contenu de l’implantation des nouveaux commerçants tant que l’ivresse est d’apparence. L’inauguration du « Carrousel Gourmand » le 19 mai 2006 laisse un goût sceptique. Explications.
Amen
MontBouge avait pointé la gestion calamiteuse des box commerciaux sous le temps de Meunier, propriétaire à l’époque des meubles [1]. Ironie pathétique où, un par un, les commerçants désertaient la rue Théophile Gautier, plus connue pour ses courants d’air [2].
Différents arguments peuvent expliquer le désastre de ce qui devait être un des rubis du dynamisme local : loyers exorbitants, installations au compte goutte des commerçants, manque de lisibilité de la zone commerciale, enseignes peu porteuses, parking public pour la clientèle qui n’a jamais vu le jour [3], rue Théophile Gautier absente de la cartographie communale, attractivité limitée d’un lieu en vase clos ne donnant pas sur des axes de circulation ...
Sous le signe de la « renaissance », Jean Loup Metton inaugurait la nouvelle ère commerciale de cet espace, rebaptisé, par soucis de simplicité identitaire et de marketing culinaire « Le Caroussel Gourmand » [4]. Rien à voir avec un des poèmes de Théophile Gautier.
Devant un public composé essentiellement du sérail municipal, voué à la cause de la dynamique proclamée, le discours protocolaire de notre Première Magistrature fut concis, le temps de remercier les personnes ayant œuvrer à la résurrection du lieu grâce « à la dynamique de notre manager du commerce monsieur Valin et à l’esprit d’entreprise de monsieur Atekian et son associé qui ont cru à cet endroit ».
Et le maire de nous glisser gentiment, sans une once culpabilisante, que « tous les montrougiens et les montrougiennes doivent être reconnaissants aux uns et aux autres pour qu’aujourd’hui nous puissions en apprécier le résultat. » Amen.
Tout juste l’allocution de notre édile locale reconnaissait que « la rue Théophile Gauthier avait beaucoup de mal à vivre » et d’ajouter aussitôt « pour des raisons qui seraient trop difficiles et trop long à développer ici. » On ne gâche pas un cocktail par des explications de fonds (au sens propre comme au sens figuré). Un menu sur lequel nous aimerions bien cuisiner. Sans en faire un poème.
« C’est mieux que rien »
Certes, on ne peut que se féliciter du renouveau commercial et de la vitalité souhaitée pour cette zone. Qui souhaiterait une réédition de la sombre première naissance ? Pour une habitante de la Zac Nord, « c’est mieux que rien », même si elle regrette que des commerçants de proximité ne soient pas installés. Constat amer qui dénote d’un manque de véritables commerces de proximité : charcutier, poissonnier, librairie, magasin de sport ou d’habillement, disquaire...
Toute activité qui fait lien social, qui anime un quartier. A y regarder de plus près, ce « Carrousel gourmand » fait la fine bouche, non pas aux habitants du coin, mais à une clientèle d’entreprise, essentiellement du midi. A tel point que trois enseignes sont fermées le soir [5] sans compter les huit autres espaces qui ouvrent uniquement le jour [6] . Un commerce de proximité qui risque de prendre de la distance avec les habitants du coin... le soir ! Heureusement, l’optimisme de notre Maire nous rappelle à la raison : « Les commerçants sont contents. Donc s’ils sont contents ça veut dire qu’il y a des clients, ça veut dire que maintenant cette rue est bien installée. Et donc elle va participer à l’animation du quartier et que tous les riverains en sont enchantés. » Espérons que les lendemains ne déchanteront pas.
Une « question pointue »
Interrogé, le jour de l’inauguration, sur les études de marché qui ont guidé l’implantation des 10 nouvelles enseignes, Gérard Atekian, « agent et consultant international », responsable de la venue des entreprises, reste surpris par la demande : « C’est une question pointue que vous me demandez là. » Pour affirmer devant notre insistance : « L’étude de marché c’est moi qui l’a fait. » La stupéfaction est totale quant on essaye de savoir pour quel groupe financier, notre décideur travaille. On n’en saura pas plus sauf à « aller voir au cadastre ». Sans mettre en doute les compétences de business man de notre agent secret, il est étonnant que l’implantation de ces enseignes se fasse sur le simple feeling commercial d’un seul homme. Renseignement pris sur l’Internet, Gérard Atekian apparaît sur Finabourse, opérateur spéculatif plus enclin à des plus-values rentables qu’à un investissement social et solidaire. On retrouve notre homme d’affaires chez Locagest, « loueurs de surfaces modulables et de locaux d’activités à Paris et en région parisienne ». Avec comme partenaires privilégiés : Pasta Romana, Amazonia, Class’ Croute. Justement les 3 franchises installées dans la rue Théophile Gautier. Par pure étude de marché adaptée aux besoins des habitants ? Monsieur Atekian touche-t-il des commissions pour implanter ces enseignes ? Leur offre-t-il un loyer modéré ? Quels sont les termes de ce « partenariat » ?
Virtuellement présent
A l’image de la peinture fraîchement mise aux boules anti-voitures ainsi qu’aux bacs à arbustes pour les besoins de l’inauguration, la plaquette de lancement du « Carrousel Gourmand » pointe sur un site Internet... introuvable [7] . Un site plus que virtuel, un site pour une clientèle d’entreprise, un site offrant des enseignes dans le cadre d’un partenariat privilégié avec Locagest, un site dont la dynamique repose sur l’étude de marché d’un seul homme, cela fait beaucoup pour un seul lieu. Et son éventuelle pérennité économique dans la vraie vie. L’important étant de trinquer le blanc de blanc Alfred de Rothschild. A défaut d’avoir un Théophile Gautier dans la salle.
Pour en savoir plus : lire Des locaux commerciaux aux habitants locaux : une rime à la Gautier ?, interview de Gérard Atekian, responsable de l’implantation commerciale de la rue Théophile Gautier.
[1] Lire l’article Plus économique que moi, tu meurs !.
[2] L’orientation des lieux conçue par les architectes couplé avec les forces du vent donnent un cocktail ébouriffant, par fortes rafales.
[3] mais a été attribué aux habitants de la ZAC.
[4] Rappelons l’origine guerrière du terme carrousel : « Parade où des cavaliers divisés en quadrilles se livrent à des exercices, à des évolutions. » (Petit Robert).
[5] Class croûte, Pasta Romana, Au pain d’Orléans.
[6] Nouvelles Frontières, Espace Optical, Sidonie Lossy Coiffure, Les Rivières du Soleil, Maya Telecom, Sooni Informatique, ANPE, Monceua Fleurs, First Clean Pressing.
[7] A la date du 15 juin 2006, non seulement le site n’est pas accessible, mais ce nom de domaine reste disponible