Jean Giraud MOEBIUS : un drôle de personnage
Certains d’entre vous ont peut-être eu la chance de voir l’exposition « Mystère à Montrouge » [1] présentée à la mairie en 2001. Voici au coeur de notre banlieue en apparence bien calme, un personnage troublant : Jean Giraud, alter ego de Moebius, auteur de la BD Blueberry et de l’incontournable série de l’Incal.
Moebius en quelques traits
Jean Giraud alias Moebius ou encore Gir, a plus d’une corde à son arc et son parcours est celui d’un précurseur. Il a brisé de nombreuses frontières, qu’elles soient géographiques, culturelles ou professionnelles et ouvert de nouveaux horizons pour la bande dessinée. Maître incontesté, il est à la fois auteur, illustrateur, dessinateur, et a travaillé avec de nombreux auteurs, notamment Jodorowsky. [2] On le retrouve dans le design de plusieurs films cultes (Dune, Alien, Willow, the Abyss, le 5e élément, etc.) et dans l’adaptation des films « Les maîtres du temps » de René Laloux, « Cauchemar blanc » de Matthieu Kassowitz, « Blueberry, l’expérience secrète » de Yann Kounen.

Né en 1938 à Nogent sur Marne, il découvre la science fiction à l’adolescence [3]. Après deux années aux arts appliqués, il se consacre à la BD. Un voyage au Mexique où s’est installée sa mère lui ouvre les portes de nouvelles expériences : Carlos Castaneda et la marijuana. Revenu en Europe il rencontre Joseph Gillain, dit Jijé, un des piliers de l’hebdomadaire belge Spirou et devient son élève. C’est ainsi qu’il commence à travailler sur des westerns, et signe pour le magazine Pilote le début d’une longue aventure, toujours d’actualité, avec Blueberry (plus de 30 albums avec divers scénaristes dont Jean Michel Charlier, Vance, Wilson, Corteggiani et Blanc-Dumont).

Cependant Jean Giraud se dégage petit à petit de la BD jeunesse pour explorer et poser les premiers jalons d’une BD adulte dont l’intensité dramatique peut être comparée à celle du cinéma. C’est alors que Moebius entre en scène : satyre et humour noir pour le mensuel Hara Kiri, illustration pour la science fiction, il devient un des précurseurs de la bande dessinée d’auteur. Une nouvelle ère commence pour la BD à laquelle Moebius participe grandement, tout d’abord l’écho des savanes né en 1972 puis Métal hurlant (créé par Moebius, Druillet, Dionnet et Farkas), suivi de la maison d’édition Les humanoïdes associés. Il créera aussi en 1984 la petite maison d’édition AEdena qui éditera le cycle du même nom « Le monde d’AEdena », ainsi que des tirages et des recueils d’illustration. Chacune de ses œuvres révolutionne la compréhension de la bande dessinée et en repousse les limites créatives (Arzach en 1976, Cauchemar blanc en 1977, Les yeux du chat en 1978, etc.).
Son parcours prend encore une toute autre dimension, suite à sa rencontre avec Jodorowsky. Commencée sur un projet de film inachevé (adaptation de Dune), leur collaboration explose avec la série L’Incal et John Difool. Franchissant une nouvelle barrière, il enchaîne avec de multiples collaborations cinématographiques...
Mystère du site officiel
Jean Giraud Moebius est peu médiatisé et les infos à son sujet sont très éparses. De façon étrange ou révélatrice, on rencontre sur le Net plusieurs renvois sur « le site officiel » qui ne fonctionnent plus (http://moebius1.com, www.insidemoebius.fr, www.stardom.fr). Ces sites ont-ils disparu volontairement ou sont-ils disponibles quelque part dans le « désert B », le monde dans lequel déambule le double de Moebius ?
Une œuvre multiforme
Par hasard en feuilletant les catalogues de la librairie de la Fondation Cartier j’ai découvert que Moebius a participé à l’exposition « 1 monde réel » en 1999. Il y cotoie des artistes contemporains majeurs : James Lee Byars, Jean-Michel Alberola, Chris Burden,... apportant sa touche singulière à cette réflexion sur le réel et le virtuel dans notre société.
Le superbe catalogue de cette exposition publié par Actes Sud comprend notamment de nombreuses illustrations de l’auteur ainsi qu’un entretien avec Paul Virilio [4].
Voici, extraite de cet entretien, une image employée par Moebius pour décrire ce qui caractérise toute démarche de créateur : « l’adoption d’un point de vue partiel…qui permet à l’esprit humain d’avoir enfin une chance de pénétrer dans le chaos, de faire dans le bruit ambiant des informations, une carotte pour en extraire le sens ». [5]
Parmi les 183 dessins extraits des carnets de l’artiste, une série d’aquarelles intitulée "Souvenirs de 2001" est reproduite dans le cataloque. Ces croquis sont intercalés avec des captures vidéo du film "Out of the present" de Andrei Ujica (récit de la mission sur la station orbitale Mir du cosmonaute Sergei Krikalev parti de l’URSS en mai 1991 et revenu 10 mois plus tard en Russie...). Cette rencontre illustre bien le rapport que Moebius entretient et fait proliférer entre réalité, fiction et philosophie.
Dernier opus : Inside Moebius
Les deux premiers albums de la série Inside Moebius sont déjà disponibles aux éditions Stardom. Le troisième sortira le 15 mars 2007. Que dire si ce n’est que cette œuvre à la façon d’un journal intime nous permet d’entrer dans l’univers prolifique de Moebius, d’y croiser tous ses personnages, parfois à contre emploi. MOEB son clone est à la fois le miroir de sa conscience et de son inconscient. Ce jeu du dessinateur avec sa propre création est fascinant et désopilant. L’actualité s’y trouve aussi aspirée et remodelée : Ben Laden aimerait-il son double revu et corrigé par Moebius ? Pouvoir dessiner avec une telle liberté me semble salutaire, surtout en cette période de polémique autour des caricatures de Mahomet.
Vous l’aurez compris il est difficile de saisir la trajectoire de ce personnage en vol dans un couloir du continuum espace temps !
A suivre... sachant qu’il travaille actuellement sur le tome neuf.
[1] Mystère à Montrouge 03-24 octobre 2001
Plus d’une centaine d’œuvres du maître de la bande dessinée. Vous trouverez tout un dossier sur Fluctuat, dont une interview réalisée par Cyril Cavalié. Je cite : "Ce portfolio exprime ma rencontre avec Montrouge, non pas en l’illustrant, mais en provoquant une sorte de collision entre l’univers que j’aime avec ses silhouettes d’un autre monde et ses horizons sans limites, et une image familière à tous les Montrougiens : le beffroi de briques rouges qui se dresse au centre de la ville. Mise en place par Alice Barberousse (ancienne conseillère municipale), qui a appris tout à fait par hasard que l’artiste habitait à Montrouge : Je ne connaissais pas Jean Giraud, mais je connaissais ses œuvres. J’ai rencontré quelqu’un d’une très grande gentillesse et d’une extrême simplicité. Alice Barberousse de poursuivre : Jean Giraud est venu bénévolement il y a quatre ans pour animer un atelier d’écriture destiné aux jeunes de Montrouge (ndlr : l’artiste est aussi scénariste). Compte tenu de ses multiples activités, son geste était assez rare. Nous tenions à lui rendre hommage."
Il existe également une interview réalisée par Philippe Morin, parue dans le n°37 du magazine PLG et disponible à la médiathèque (voir aussi l’article La BD plein la gueule).
A voir également :
Moebius-Miyazaki décembre 2004 - avril 2005
Exposition Moebius-Miyazaki à la Monnaie de Paris. Pour la première fois, deux artistes majeurs dévoilent leur collection personnelle de dessin. D’aprèsBenoît, rédacteur à Montbouge : "un gros évènement, la rencontre de deux "monstres". Ce qui m’avait marqué, au delà des dessins de Giraud, c’était une vidéo présentée, où ils discutent ensemble, chacun avouant avoir été influencé par le travail de l’autre. Vous trouverez à cette adresse une belle page avec 37 dessins en assez grand format : http://www.dvdrama.com/news.php?9960 "
[2] réalisateur, acteur, auteur d’une poignée de films ésotériques, surréalistes et provocateurs ; il est également auteur de mémorables "performances" membre de Panique (groupe qu’il crée avec Roland Topor et Fernando Arrabal), mime, romancier, essayiste, poète et prolifique scénariste de bande dessinée.
[3] Quelques biographies détaillées sont disponibles en ligne :
http://www.humano.com/auteur/auteur.php?id=104
http://manocorto.free.fr/index.htm
Et sur papier :
"Les Mystères de l’Incal", texte de Jean Annestay.1989. HUMANO SA - GENÈVE.
Histoire de mon double, Editions N1
Trait de génie, Editions du CNBDI
Entretiens avec Numa Sadoul, Editions Casterman
[4] essayiste et urbaniste français
[5] Cette image très géologique s’applique à merveille à Montbouge, notre Webzine local : extraire du magma de l’information, chaque mois, une carotte consacrée à la ville et aux habitants de Montrouge pour essayer de donner un sens au paysage local.
Jean Giraud est décédé ce samedi 10 mars 2012 à l’âge de 73 ans.
Il aura réussi l’exploit pendant toute sa vie de publier sous deux noms différents sans jamais renier ou travestir les deux univers que sont Blueberry et Arzach, l’Incal et autres histoires de science fiction.
Sont influence s’entend au delà de la bande dessinée vers le cinéma et le graphisme en général.