Dans la grotte de l’Ourson
mercredi 27 juin 2007, par ,
Tous les matins, à 9 heures 30, munie d’un long bâton à crochet, Mme Dutertre fille suspend trois cerceaux multicolores, quatre cordes à sauter et deux seaux de plage au montant du store de sa boutique. Madame Dutertre mère, elle, se tient dans l’arrière boutique ou dans l’appartement. Le rideau de fer se lève sur une vitrine animée – la seule de Montrouge ! – où deux lapins en peluche en salopette verte se balancent inlassablement. C’est ici, tout au bout de l’avenue de la République, entre deux marbreries funéraires et en face du cimetière, que se trouve le plus célèbre magasin de farce et attrapes, de jouets, de tours de magie et de déguisements – location vente - de la banlieue Sud ! Qui l’eut crû ? Entrez donc dans cette caverne d’Ali Baba... Murielle et sa mère surgissent alors derrière leur bureau de bois, comme les génies de la lampe, prêtes à vous servir…
Montbouge : Quand avez-vous fondé la boutique ?
Mme Dutertre, mère : En 1958. C’était un petit deux pièces en rez-de-chaussée, ça nous arrangeait bien. Comme mon mari travaillait à Schlumberger, moi j’ai repris le magasin. Avant, c’était la boutique d’une dame qui vendait des habits de travail. A ce moment-là les employeurs n’en fournissaient pas et les salariés devaient en acheter : elle proposait des blouses de docteur, des vêtements d’ouvriers que venaient acheter ceux de l’imprimerie Draeger, juste derrière... Quand nous nous sommes installés, notre appartement était juste à côté, au 23, puis nous avons emménagé juste au-dessus de la boutique, dès que ça a été possible.
Murielle Dutertre : Moi, j’ai toujours vécu ici et je savais comment ça marchait, dès l’âge du berceau ! Je n’y ai travaillé que beaucoup plus tard, quand ma mère a été en retraite. Depuis, c’est moi qui tiens la boutique. Mais ma mère vient souvent me donner des coups de main.
Comment était Montrouge, en 1958, quand vous avez ouvert la boutique ?
Mme Dutertre, mère : Il y avait des terrains vagues avec des espèces de petites cabanes pour les cheminots. Le jardin de la porte d’Orléans n’existait pas encore [1], ni le périphérique : juste le cimetière et des terrains vagues. Je me souviens des fêtes foraines... Il n’y avait encore pas de feu rouge sur l’avenue de la République et il y avait des accidents tous les jours !
La conversation s’arrête : quelques petites filles viennent d’entrer dans la boutique. L’une d’elles s’avance, tête penchée et œil en coin. Entremêlant ses jambes et croisant ses mains dans son dos, elle dit dans un souffle : « Je voudrais des fausses cigarettes ? ». « Bien sûr ! En voilà un sachet. » Poursuivons…
Que vendiez-vous alors ?
Mme Dutertre, mère : On a commencé à vendre des jouets, on ne faisait pas encore de costumes à ce moment-là, à part les panoplies en boîtes. Une vingtaine d’année après, nous avons commencé à vendre moins de jouets en raison de la concurrence des grandes surfaces : nous nous sommes alors mis à vendre des déguisements et à les louer.
Comment s’organise votre boutique ?
Murielle Dutertre : Tout a une place définie dans nos 40 m2… Ici on a les chapeaux. Tous les costumes d’enfants à la location sont là, les costumes d’adultes aussi. Dans ces tiroirs on a les accessoires, et tous les masques sont ici. Voilà le matériel de maquillage : crèmes, brosses, paillettes... Les peluches sont dans ces cartons. Comme on n’a pas la place de les sortir, on change toutes les trois semaines la vitrine pour faire savoir ce que l’on a. Là on a tous les jouets premier âge et les jeux éducatifs. Derrière, ce sont les chapeaux de déguisements qui vont avec les costumes et les crinolines qui tiennent beaucoup de place. Ici sur l’étagère et dans le tiroir en dessous, il y a les farces et attrapes. Tout le monde sait que c’est là, et les clients y vont directement ! Là-haut, ce sont les boucliers. On propose aussi des pelles, des ballons en mousse pour les écoles ou en plastique, des cordes à sauter… Nos clients les achètent pour les vacances, lorsqu’ils vont au jardin de la porte d’Orléans ou encore au parc de Sceaux. Avant, quand Montrouge était encore très pavillonnaire, nous vendions ces jeux de plein air aux propriétaires des pavillons avec jardin !

La petite clochette de la porte retentit. Deux nouveaux clients s’avancent : une jeune fille et un grand jeune homme qui courbe le cou pour ne pas se cogner aux boucliers pendus au plafond. « Je voudrais un crâne presque chauve avec des cheveux noir », demande la jeune fille avec assurance, « et deux bonnets de Schtroumpf ». Murielle tourne les talons, fouille dans une caisse et tend un crâne presque chauve aux cheveux noirs et deux bonnets de Schtroumpf. Les jeunes gens semblent satisfaits. Depuis leur enfance, ils connaissent la boutique. Ils repartiront avec, en plus, sous le bras, une perruque de Schoumpfette, blonde avec couettes.
Qui sont vos clients ?
Mme Dutertre, mère : Ce sont des Montrougiens le plus souvent. Les petits enfants et les arrières petits enfants de nos plus vieux clients viennent nous voir à présent ! Ce sont nos fidèles… Ce sont aussi des gens des communes voisines, de Paris et même de province. On commence à être connus ! Nous avons des clients lyonnais qui passent toujours nous dire bonjour quand ils viennent sur Paris. Tous me disent qu’il ne faut pas que je change la boutique ! J’aurais quand même aimé la réarranger un peu : quand on a quatre personnes dedans on ne peut plus se retourner ! C’est fatiguant de tout entasser et de ne jamais avoir assez de place. Certains de nos clients sont des professionnels de l’animation, comme une femme-clown de Châtillon, qui travaille beaucoup dans les hôpitaux et qui vient souvent nous acheter des nez...
Parlez-moi un peu des costumes justement…
Murielle Dutertre : Nous avons des costumes pour enfants, à partir de 1 ou 2 ans [2] et des costumes pour adultes, du lapin, au père Noël, en passant par le chevalier ou Wonder Woman. Nous les proposons à la location et à la vente. On complète notre stock juste avant le carnaval, mais on a des choses plus courantes pour toute l’année.
Le carnaval est votre plus grande période d’activité ?
Murielle Dutertre : C’est devenu une boutade à la maison : on dit toujours « c’est la pleine saison ». En fait c’est pratiquement tout le temps la « pleine saison » ! Ca commence à la rentrée, après les vacances d’été, avec Halloween, puis c’est Noël, le jour de l’an, le carnaval, les fêtes d’école, les représentations de théâtre, les fêtes de quartier, le 14 juillet [3]. Les anniversaires, c’est toute l’année ! Nous vendons alors des cotillons, des petits chapeaux, des sans-gêne (des langues de belle-mère), des paquets de boules de papier, des serpentins, des bombes de table, des ballons ordinaires, des ballons avec des soleils et des nuages, des animaux... Tous peuvent être gonflés à l’hélium. Il nous arrive de les gonfler ici : les gens repartent alors avec leurs bouquets de ballons ! [4] Mais pour revenir au carnaval, c’est vrai que c’est une période où nous travaillons beaucoup, surtout pour le Tololo !
Le Tololo ?
Murielle Dutertre : Oui, c’est le carnaval traditionnel de Guyane et nous avons un grand nombre de clients Guyanais qui fêtent le Tololo et le Touloulou [5]. Au moment de ce carnaval, les femmes se déguisent tous les week-ends, durant deux à trois semaines. La troisième ou la quatrième semaine, ce sont les hommes qui se déguisent. Aucun centimètre de peau ne doit être visible ! Il leur faut des gants longs en dentelles, en satin rouge, des fraises pour cacher le cou, des masques…
La clochette de la porte retentit encore. Quatre enfants de 8-10 ans, pouffant de rire, s’engouffrent dans la boutique. L’un s’avance, poussé par les autres : « On voudrait des pétards. » « Lesquels ? » « Des petits. » « Voilà. » « Vous n’auriez pas des matraques électriques par hasard ? » « Non. » « Alors au revoir ». Le petit groupe se disperse sur le trottoir.
Murielle, vous avez toujours été à la boutique ?
Murielle Dutertre : Non, pas du tout, je viens du théâtre. J’étais danseuse classique avant, chez Roland Petit [6]. Puis je suis partie dans une compagnie en Allemagne. Je me suis arrêtée à la naissance de mon fils. Si, le soir, ma mère tient souvent la boutique c’est parce que je donne encore des cours de danse classique au Conservatoire de Paris. J’ai ce côté « théâtre » qui ne me quitte pas : j’ai toujours vu des costumes, du maquillage… J’aime les occupations manuelles. Alors je m’amuse à faire des chapeaux, des costumes…
Vous faites vous-même des chapeaux et des costumes ? Pour la boutique ?
Murielle Dutertre : Oui, certains. Je pars de matériaux de base et je crée des bibis 1900 [7], 1930. Je fais souvent les brocantes pour voir comment se présentent ces chapeaux, pour acheter des vieux boutons, des tissus anciens… Mais je fais tout moi-même ! [8]
Quand je n’ai pas trop de monde à la boutique, je prends du velours, de la toile collante pour l’intérieur, du fil métallique, du molleton pour faire des petits bourrelets, et je fabrique des bibis ! Pour les costumes, ce sont surtout des costumes 1850-1900. Les clients peuvent les essayer dans la boutique, en tirant le petit rideau. Si vous allez au Plessy, vous verrez tous les gens avec mes chapeaux et nos costumes !
Que se passe-t-il au Plessy ?
Mme Dutertre, mère : C’est la fête 1900, la fête des Guinguettes [9] ! Tous les ans vers les 13 et 14 juin, le maire du Plessy et certains habitants viennent à la boutique choisir et essayer leurs costumes. Il faut voir tous ces gens se promener en costumes, dans les rues : de la rue Malabry depuis le haut du Moulin Fidèle jusqu’en bas dans la vallée aux Loups…
Parlez-moi encore de vos farces et attrapes...
Murielle Dutertre : On a des boîtes qui sautent, du faux pop-corn hyper acide, des pastilles pour rendre le café imbuvable ou donner une couleur rouge ou bleue à l’eau du robinet, de la suie à balancer sur la moquette ou sur quelqu’un qui disparaît l’instant d’après. On a des boîtes de bonbons qui sautent, des gros asticots de plastique pour mettre dans la salade ou dans la viande, des fromages de chèvres tout mous que l’on ne peut pas couper, des œufs durs que l’on ne peut pas casser à glisser dans le réfrigérateur, un coussin péteur électronique télécommandable à distance. Des cacahuètes qui sautent… Du faux ketchup !
On fait aussi des bras qui marchent tous seuls, que l’on vend pour Halloween, et la Chose…

La Chose ?...
Mme Dutertre, mère : Oui, la Chose de la famille Adams : une main articulée à poser dans une assiette sur la table ! L’année dernière, je voulais animer ma vitrine pour Halloween avec un cercueil d’où sortait cette main. Mais ma mère n’a pas voulu parce qu’à côté il y avait… les pompes funèbres ! Elle pensait que ce n’était pas ça correct. Moi, je trouvais ça plutôt marrant…
C’est vrai que vous avez la seule vitrine animée de Montrouge...
Murielle Dutertre : Oui, c’est mon père, ingénieur, qui en a eu l’idée. Il a fabriqué un petit moteur et j’ai fixé deux poulies. Grâce à des fils transparents, je m’arrange pour donner du mouvement aux peluches installées en vitrine. Avec un peu d’imagination, on arrive à faire des petites scénettes amusantes. Les enfants adorent ça. De temps en temps ils rentrent dans la boutique et me disent : « Ah Madame, la vitrine a été changée, elle est super ! »
La porte s’ouvre encore une fois. Il est 19 heures. C’est un voisin, venu en ami dire bonjour. Les poches remplies de bonbons au poivre, de bagues souffleuses d’eau et de cornichons sauteurs, nous nous effaçons à reculons, laissant nos deux oursonnes se consacrer à leur dernier visiteur…
[1] Ce jardin est le square du Serment-de-Koufra, crée en 1930 (voir le site de la ville de Paris)
[2] Location de costumes enfants : entre 16 et 23 euros, pour une journée ou du vendredi au lundi, nettoyage compris. Location de costumes adultes : 32, 40, 47 euros. « A l’Ourson » est au 21 avenue de la République, à Montrouge, tél. : 01.42.53.39.03.
[3] Un décret de la Mairie interdit de vendre les pétards et de s’en servir à partir du 13 juillet, il faut donc les commander à l’avance.
[4] Location de la bouteille d’hélium pour 80 ballons : 95 euros (ballons non compris) pour la soirée ou le week-end, ballon tout seul à emporter avec la ficelle : 2 euros. Pour un lâcher d’une cinquantaine de ballons, il faut en demander une autorisation à la Mairie.
[5] Totolo pour les hommes et Touloulou pour les femmes : il s’agit du Carnaval fêté en Guyane. Pour en savoir plus : Carnaval de Guyane
[6] Sur les ballets de Roland Petit.
[8] Murielle Dutertre sera présente au salon "L’art des deux mains" du 1er et 2 décembre prochain au Centre administratif de Montrouge : elle y présentera ses travaux de dentelles au fuseau, auprès de nombreux autres "manuels" montrougiens et de communes limitrophes.
[9] Cette année la Fête des guinguettes du Plessis-Robinson, haute en couleurs, a lieu le week-end du 23 et 24 juin. Voir le site de la ville : plessis-robinson.com, et l’origine des guinguettes bord de Seine sur Wikipédia.