Rouge, blanc... Dieu...
Télescopage de l’actualité qui réunit une trinité inédite : Montrouge, le Mont-Blanc et... le Bon Dieu !
Le 5 juin dernier, il s’en est fallu de peu qu’aux yeux du monde, "Montrouge" culmine à 4807 mètres... 4807 mètres ? Cette hauteur si précise résonne forcément dans l’esprit de ceux qui ont appris leur géographie : mais oui, bien sûr, c’est le Mont Blanc ! Le toit de l’Europe ! ... Mais quel rapport, sinon le début du nom, avec Montrouge ?

Si la gendarmerie n’avait pas interpellé Marco Evaristti avant son ascension du Mont-Blanc, celui-ci aurait mené à bien son projet -qu’il avait lui-même baptisé "Mont Rouge"- consistant à teindre le fameux sommet en rouge, avec un colorant à base de pulpe de fraise et de framboise. Ainsi, Mont-Blanc et Montrouge aurait été "jumelé" quelques heures, quelques jours peut-être, le temps que la nature blanchisse à nouveau le sommet des Alpes.
Evaristti n’est pas un illuminé, omnubilé par son ¼ d’heure de gloire warholien, mais un artiste danois d’origine chilienne, connu pour ses happenings, souvent liés à des causes écologiques. Dans l’esprit de son auteur, cette œuvre éphémère devait alerter l’opinion sur les pollutions provoquées par l’homme, et en particulier les "alpinistes du dimanche" qui souillent quotidiennement le Mont-Blanc. Dans le même esprit, il avait, en 2004, "peint" un iceberg au Groenland pour s’insurger contre les déchets nucléaires jetés sur l’île.
L’artiste n’a pas tout à fait perdu son pari puisque le 8 juin, assisté par une quinzaine de personnes, il a recouvert 250m2 du Mont-Blanc avec une toile rose (action qui rappelle un autre artiste -Christo-, spécialiste de l’emballage de monuments comme le Pont neuf à Paris...), avant de proclamer l’indépendance d’un état souverain, le "Pink State", et d’en hisser le drapeau : un éléphant rose sur fond blanc...
Elephant ? Rose ? Voilà qui nous ramène à la politique ! Et plus précisément à Jean-Loup Metton, bien qu’il ne soit pas socialiste. A la lecture d’un de ses tracts diffusés lors de la campagne législative, on imagine que l’association de sa ville avec le Mont-Blanc ne lui aurait pas déplu, lui qui justifie sa candidature législative à la volonté de se rapprocher de Dieu : "On dit qu’il vaut mieux s’adresser au Bon Dieu qu’à ses Saints. Donc, nous à Montrouge, on a tout intérêt à ce que notre Maire soit près du Bon Dieu (les ministres – NDLR)". Quoi de mieux en effet que de culminer à 4807 mètres pour être plus près du "Tout Puissant" !
On passera sur l’utilisation d’un lieu commun aussi éculé, dans la droite ligne de ce que notre Maire revendique dans ses tracts : "la politique du bon sens" ; en soulignant cependant que cela révèle une certaine conception du pouvoir, d’ailleurs merveilleusement illustrée par l’emblême de la ville de Montrouge : le (Roi !) Soleil ; et en notant que Metton et Sarkozy ont ceci en commun que tout, dans leur sphère de pouvoir, passe par eux : pour obtenir une réponse à la mairie de Montrouge, il vaut effectivement mieux s’adresser à "Dieu" en personne, ses Saints (les conseillers municipaux) répondant en général que la décision (ne) relève (que) du maire.

Plus sérieusement, cet argument qui justifie le cumul des mandats est un cliché, véhiculé à gauche comme à droite par nombre d’élus : un cliché injurieux pour la démocratie, tant ses deux justifications sont douteuses.
Première justification quelque peu insultante : un homme politique, député ou autre, n’est efficace que s’il garde un mandat local pour rencontrer "les gens" ; cela tend implicitement à prétendre que tous les autres sont incapables de comprendre leurs concitoyens : voilà qui est aimable avec les élus politiques français qui ne cumulent pas les fonctions... Et accessoirement avec le reste du monde puisque la plupart des démocraties éclairées interdisent strictement le cumul des mandats ! Par ailleurs, c’est oublier qu’un député, au-delà de sa fonction nationale -l’élaboration des lois-, est lui-même un élu local, dont la mission est d’oeuvrer pour le développement de sa circonscription.
Illustration locale et non partisane de cette habitude française : parmi les candidats à la 11° circonscription législative des Hauts-de-Seine, Jean-Loup Metton (UDF) expliquait qu’en cas de victoire, il conserverait sa fonction de maire de Montrouge : "avoir un Maire Député, c’est-à-dire un Député Maire, est très intéressant pour une ville" ; Catherine Picard (PS) promettait, elle, d’abandonner son mandat de maire-adjointe de Malakoff : "le mandat de députée est une bien trop grande responsabilité pour le pratiquer à mi-temps. Aussi je démissionnerai de mes mandats…"… Mais c’est Marie-Hélène Amiable (PC) qui a finalement remporté les suffrages ; et à notre connaissance, elle entend rester maire de Bagneux…
Seconde justification, tout aussi inique, et que l’on illustrera par deux exemples : André Santini a récemment expliqué sur une radio nationale que s’il n’avait pas été député, bon nombre de projets concernant Issy-les-moulineaux -ville dont il est maire- n’auraient jamais vu le jour. Jean-Loup Metton a également écrit dans un de ses tracts que "… à l’assemblée, un député côtoie les ministres et cela lui donne de grandes facilités pour faire avancer les dossiers de sa Ville en en saisissant directement le ministre…" [1]. Il est clair, voire normal, que les élus locaux usent de leurs réseaux pour faire aboutir les dossiers concernant leurs communes. Mais clamer haut et fort que, sans lobbying au sein du Parlement et sans connivence avec le Conseil des ministres, il n’y a point de salut pour les projets d’envergure dans une municipalité, c’est accepter une pratique démocratiquement douteuse, qui légitime le fait que, selon la couleur politique de l’Assemblée et du Gouvernement, certaines collectivités voient avancer leurs dossiers plus vite que d’autres... Poussé à l’extrême, cette logique implique qu’aux élections municipales, un citoyen, soucieux du développement de sa commune, élise un maire de la couleur politique du pouvoir en place, en oubliant ses convictions personnelles !
Un dernier point plus léger, mais qui permettra de redescendre définitivement sur terre : si l’on ne tient pas compte de la hauteur grandissante de ses constructions, Montrouge oscille entre 67 et 85 mètres de hauteur...
[1] Précisons que ces exemples sont "non partisans" et ne visent pas particulièrement les personnes citées : ce sont juste les dernières en date que j’ai entendu développer cette thèse ; mais d’autres -et de tous horizons politiques- la reprennent régulièrement à leur compte