Le Théâtre de Montrouge (2) : la menace.
On a parlé, dans le Théâtre de Montrouge (1) : état des lieux, de la dimension patrimoniale exceptionnelle de l’ancien Centre administratif aujourd’hui Théâtre. Un bâtiment quasiment intact depuis les années 1930. Un bâtiment à préserver pour tout Montrougien soucieux de la richesse culturelle de sa ville. Et voilà qu’on laisse miroiter, si l’on peut dire, une dénaturation profonde de l’édifice.

Notre Maire avait annoncé la transformation du Centre administratif en Centre culturel et de congrès dans son programme de 2001. En 2004, il fait voter l’attribution du marché de maîtrise d’œuvre au groupe des architectes Marie-Agnès Blond et Stéphane Roux. Honoraires : un peu plus de 2,66 millions d’€ [1]. Entre-temps en effet a eu lieu un concours sur ce qu’on appelle un « marché de définition » [2]. Plus souple que le concours d’architecture traditionnel, c’est un concept qui permet de rapprocher le programme du maître d’ouvrage, la Mairie, et le projet des architectes, à travers une réflexion commune. C’est donc l’équipe Blond et Roux qui a été désignée par le jury pour l’opération. Une équipe choisie également par Issy-les-Moulineaux pour
l’aménagement de son Palais des Arts et des Congrès.
Mais cette réflexion commune, en ce qui concerne Montrouge, cela fait trois ans qu’elle traîne, avec des travaux annoncés pour 2005, puis 2006, puis 2007 et maintenant pour 2008 dans les Montrouge magazine successifs. Une réflexion collective, mais sans nos concitoyens. Ceux-ci n’ont été à aucun moment consultés ou associés à la fabrication du projet. De manière générale, notre Maire estime qu’un projet « pré-opérationnel » n’a pas à être présenté aux Montrougiens et que seul le projet finalisé peut être rendu public, quand il n’y a plus grand chose à modifier. C’est une situation très différente de ce qu’on trouve ailleurs : par exemple, pour le nouvel aménagement du forum des Halles à Paris, trois projets différents ont été soumis au public. Rien de tel chez nous. On est en face d’une conception très fermée de la démocratie représentative : un Maire élu pour 6 ans, qui gère entre-temps sa ville en propriétaire jaloux.
Avec les deniers des Montrougiens. Le projet était chiffré au départ à 20 millions d’€. Même si la dépense est étalée et couverte en partie par un emprunt, c’est un chiffre énorme, l’équivalent de plus de 20% du budget annuel de la commune [3]. Sans compter les dépassements prévisibles. Les Montrougiens ont le droit de savoir comment sont utilisés leurs impôts et où va leur argent !
On connaît les grandes lignes du cahier des charges initial quant à l’aménagement intérieur : un auditorium de 250 places en sous-sol, une salle d’exposition et de banquets de 1400m² au rez-de-chaussée, un Théâtre de 900 places modulable et transformable en salle de congrès, une cabine de traduction, des salles de réunion diverses et un
espace traiteur [4]. Le commissariat et les locaux de restauration du personnel municipal disparaissent. Un programme recevable, même si on aurait pu préférer un bâtiment entièrement dédié à la culture, sachant que la bi-fonctionnalité risque de rendre moins performants l’une et l’autre des fonctions envisagées.
Quant à la dimension architecturale, le projet ou le programme, comme on veut, est resté secret à chacune de ses étapes. Un projet honteux donc ? Du coup, on ne peut être trop précis - mais à qui la faute ? L’intérieur doit être bousculé avec la disparition de la grande salle, son beau volume et son décor années 30 très réussi. Mais on garde les escaliers d’honneur. Pour ce qui est de l’extérieur, l’affaire est sérieuse, puisqu’il est prévu d’enrober une bonne partie du bâtiment d’une deuxième peau, en vitrage - en vitrage sérigraphié. A quoi s’ajoute un rehaussement significatif du bâtiment à l’arrière du beffroi pour la réalisation d’une nouvelle cage de scène. Une altération qui bouleverse l’aspect du bâtiment.
Par ailleurs, un permis de construire a été délivré par le Maire pour réaménager la place Emile Cresp et installer des « coques commerciales », du côté de la rue du colonel Gillon. Le plan prévoit un portique qui part de ces futures coques et redescend en colonne à un angle de l’ex-Centre administratif, ce qui aura pour résultat d’occulter un élément de la frise et de couper la vue de la façade Ouest du bâtiment avec la suite de son décor. Inacceptable : on ne comprend pas comment une spéculation architecturale peut avoir lieu avec un tel mépris du patrimoine montrougien.
Le Conseil municipal du 27 juin 2007 annonce cependant des modifications au projet. Résistance des Bâtiments de France, difficultés financières, protestation des associations se sont additionnées. Voici ce qui est proclamé : au lieu de 32 mois de travaux avec une programmation continue de spectacles, on aura 22 mois de travaux avec interruption des activités ; les façades latérales sont modifiées « suite aux réunions avec l’architecte des bâtiments de France » sans qu’on sache jusqu’à quel point la double peau va être réduite ; la jauge de la grande salle est modifiée et la fosse d’orchestre supprimée au profit d’une « fausse fosse » (sic), la cage de scène est elle aussi modifiée [5].
Blond et Roux, les maîtres d’œuvre que nous avons interrogés, s’affirment respectueux de l’architecture existante et soucieux de simplicité : une partie des luminaires devrait être préservée ; la nouvelle cage de scène, rendue nécessaire selon les normes actuelles pour un théâtre digne de ce nom, devrait rehausser seulement la partie située au-dessus de l’actuel commissariat d’un étage et demi ou deux. C’est ce qu’on nous dit. Mais pourquoi ne nous montre-t-on toujours pas l’avant et l’après et ne nous donne-t-on pas les raisons exactes de ces modifications - une démarche qui ne dépend que du Maire ?
Devant ces menaces et ces incertitudes, un collectif d’associations de Montrouge – qui compte en son sein des architectes - a donc décidé de déposer une demande d’inscription du bâtiment sur la liste des Monuments historiques. Une demande déposée le 23 avril 2007 auprès des services compétents, ceux de la Direction régionale des affaires
culturelles [6]. Mesure de précaution ou de prévention, comme l’on voudra, face au caractère confidentiel de la procédure suivie en Mairie. Dans l’esprit du collectif, il ne s’agit pas de s’opposer à toute innovation, ni à une adaptation à de nouvelles fonctions ou à de nouvelles normes. Il s’agit seulement de le faire sans dénaturer l’existant, de le préserver dans la mesure du possible pour ce qui est de l’intérieur et, pour ce qui est de l’extérieur, d’obtenir le respect des volumes existants et la lisibilité du bâtiment et de sa décoration.
Certes, l’innovation peut être à la fois géniale et controversée, comme dans le cas de la réalisation de Jean Nouvel pour l’Opéra de Lyon, mais à Lyon on est dans un registre d’une autre dimension qu’à Montrouge. [7]. C’est avec le nouveau centre administratif et la nouvelle médiathèque qu’il aurait pu y avoir une opération audacieuse sur Montrouge : on a loupé ce coche.
Le collectif a rencontré le Maire. Celui-ci soutient que le bâtiment n’est l’objet d’aucune menace réelle, que la protection des Monuments historiques entraînerait un surcoût énorme et des délais de réalisation considérablement rallongés avec l’obligation de s’adresser à des entreprises agréées et d’être sous le contrôle de l’ABF, l’architecte des bâtiments de France. Une argumentation destinée à affoler, mais peu convaincante. S’il y a effectivement une bonne entente avec l’architecte des bâtiments de France, comme l’affirme le Maire, les choses devraient se passer en douceur. D’autre part, ce que réclame le collectif, c’est le maintien du bâtiment dans son gabarit actuel et le plus possible dans son agencement ou son décor intérieur, donc une économie pour nos concitoyens. On sait d’autre part que des subventions peuvent être obtenues en cas de protection.
Quant aux délais, pas de raison de croire à une rallonge substantielle si les procédures sont lancées sans attendre - et si de meilleurs choix sont faits qu’à la piscine [8] , lequel bâtiment n’est pourtant pas... Monument historique ! Pour ce qui est enfin des entreprises agréées, la réalité est différente : il s’agit seulement de faire appel à des procédés adaptés. Par exemple, le ravalement de l’édifice doit être réalisé avec des techniques qui ne rendent pas la brique poreuse et qui respectent la frise en pierre calcaire sans provoquer son érosion irréversible. Une exigence de qualité tout à fait légitime.
Dernière servitude entraînée par une protection, celle de soi-disant « geler » le quartier avec la zone de 500 mètres qui entoure un bâtiment protégé et qui fait que tout permis de construire doit passer par l’ABF. Or l’église Saint-Jacques, située à deux pas, est déjà protégée et la circonférence de 500 mètres qui s’ajouterait en recoupant la précédente ne changerait pas considérablement la donne.
Ce qui nous ramène au patrimoine architectural de Montrouge. Le Plan local d’urbanisme (PLU), actuellement présenté à l’enquête d’utilité publique, signale 16 « bâtiments à protéger » dont celui qui nous occupe. Un article du PLU précise le niveau de cette protection [9] et on s’aperçoit, avec le projet sur le Théâtre, qu’en réalité cette protection du PLU est toute relative et qu’elle permet une grande latitude d’interprétation, garantissant seulement la non démolition, mais pas le respect de l’esprit du bâtiment.

De son côté, l’inventaire des Monuments historiques sur la base « Architecture Mérimée » répertorie les bâtiments intéressants ou remarquables de France. Certains sont simplement signalés, d’autres sont « inscrits » comme Monument historique, d’autres enfin, protection suprême, sont « classés ». Si on le consulte pour Montrouge, on constate que 43 bâtiments sont signalés ; 15 ont été détruits dont 8 depuis 1991 ; il en reste 28. Un seul bâtiment est « inscrit » comme Monument historique, l’église Saint-Jacques, sans être pour autant « classé ». Cet inventaire, plus riche que la liste du PLU, reste d’ailleurs encore incomplet pour Montrouge [10].
Si l’on poursuit les investigations en direction des cinq communes mitoyennes de Montrouge, on constate qu’elles ont chacune un plus grand nombre de bâtiments inscrits ou classés : entre 3 et 10. Première explication : nos voisins ont plus de bâtiments remarquables. Deuxième explication : les municipalités successives de Montrouge ne se sont jamais souciées de protection patrimoniale. Deux explications qui ont chacune leur part de vérité. Il serait peut-être temps, compte tenu du bouleversement du paysage urbain de Montrouge de ces dix dernières années, de prendre maintenant les mesures nécessaires pour empêcher la disparition sans retour de ce qui reste de son patrimoine.
Quitte à innover, de façon à la fois efficace et soucieuse de l’avenir,
pourquoi ne pas exploiter les terrasses du Théâtre à 20 mètres au-dessus du sol, et installer une récupération des eaux de pluie, du chauffage solaire, ou encore des panneaux photovoltaïques qui seraient, pour le coup, invisibles autrement que des oiseaux ?
Dernier élément du sujet : l’aménagement de la place Emile Cresp. Autre projet coûteux et soumis à retard. On peut voir le permis de construire affiché sur la place. On a déjà discuté [11] ce projet bâclé et inesthétique qui minéralise le centre ville, déséquilibre les perspectives en transformant l’avenue Emile Boutroux en un quasi ghetto et conclut ses erreurs en dressant un portique qui porte atteinte à l’ancien centre administratif.
Une ville doit vivre et évoluer, oui, mais pas n’importe comment. Il lui faut aussi garder les strates de son histoire pour les générations futures. C’est de l’écologie historique au sens où l’écologie est une attention à notre manière d’habiter un lieu [12]. De la technique oui, la ville de demain en a besoin pour répondre aux menaces sur notre environnement, mais aussi de la mémoire de son passé. Il est encore temps de préserver les espèces urbaines en voie de disparition. [13]
Lire aussi Le Théâtre de Montrouge (1) : état des lieux
[1] Les honoraires se montent exactement à 2 664 317,24 € TTC selon le compte-rendu du Conseil municipal du 27 juin 2007. Pour un marché estimé à 20 millions d’euros, cela fait du 13,32 % d’honoraires. Généralement les architectes sont payés entre 6 et 10% pour des réalisations de bâtiments et de 10 à 15% pour un aménagement intérieur. On est apparemment dans les clous pour une somme quand même énorme.
[2] pour plus de précision, lire : le marché de définition. La procédure s’est déroulée en 5 étapes sur des projets de plus en plus détaillés, avec 23 candidats au départ, puis 6, puis 3 et le choix final. Des choix effectués par des jurys restreints autour du Maire. Dernière étape de cette procédure : le vote en Conseil municipal sur la désignation de l’équipe, le 23 juin 2004.
[3] Montrouge magazine de janvier 2007, page 7, chiffre le budget 2007 à 91,48 millions d’€.
[4] Montrouge magazine a présenté une coupe de l’aménagement interne illisible et qui ne dit rien de l’extérieur du bâtiment dans son numéro de septembre-octobre 2005
[5] voir le compte rendu de ce conseil sur le site municipal.
[6] La DRAC, 98 rue de Charonne, Paris 11ème, instruit le dossier de demande de protection, en concertation avec le maire et les autorités préfectorales.
[7] On peut voir une image de l’Opéra de Lyon sous Wikipédia Jean Nouvel.
[8] Lire Pas de vagues pour la piscine municipale.
[9] Article U11.2 du PLU « Bâtiments à préserver. Le document graphique identifie des immeubles que le PLU protège en application de l’article L 123-1 § V du Code de l’urbanisme parce qu’ils possèdent une qualité architecturale remarquable, ou constituent un témoignage de la formation et de l’histoire de la ville ou d’un quartier, ou assurent par leur volumétrie un repère particulier dans le paysage urbain, ou appartiennent à une séquence architecturale remarquable par son homogénéité. L’annexe du présent règlement recense ces immeubles par adresse. Les bâtiments protégés et les éléments particuliers protégés doivent être préservés. Les constructions nouvelles, les travaux d’extension, de surélévation ou d’aménagement réalisés sur, ou dans, ces bâtiments protégés sont admis dès lors qu’ils sont conçus dans le sens d’une mise en valeur des caractéristiques qui fondent son intérêt architectural, patrimonial ou urbain. »
[10] L’inventaire figure sur la base Architecture Mérimée. La liste PLU et la liste Mérimée ne se recoupent qu’en partie, certains bâtiments signalés par l’une ne figurent pas dans l’autre. La "maison de Théophile Gautier" par exemple (angle Verdier/Victor Hugo) ne figure ni dans l’une ni dans l’autre. Sur la distinction entre protection par inscription (décision préfectorale) et protection par classement (décision ministérielle) voir par exemple :Réglementation des MH ou encore : Monument historique.
[11] lire Minéralités. Voir également les deux images en Portfolio.
[12] Eco-logie, du grec oïkos, la maison. L’écologie, c’est ce qui a rapport à la manière humaine d’habiter notre terre
[13] Photos de l’auteur de l’article. Le "portique adossé au Théâtre" est extrait du permis de construire portant sur les coques commerciales. Le croquis du Centre administratif est tiré de La Construction moderne d’octobre 1934 (Archives municipales). Les baigneuses sont un détail de la frise extrait de Montrouge 1934 de Pierre Bianquis. La carte postale provient de la collection particulière de Jean Boisne. Sur la photo des terrasses du Centre administratif, on aperçoit au fond la halte garderie de la rue du colonel Gillon, le seul bâtiment public de Montrouge a être équipé en énergie renouvelable (chauffe eau solaire).