Mais où sont donc passés nos espaces verts ?
samedi 20 octobre 2007, par Etienne Lang
« En 10 ans nous sommes passés de 4 à 8 ha d’espaces verts publics » écrit notre Maire, Jean-Loup Metton, en 2004 dans l’éditorial de Montrouge magazine, numéro de novembre-décembre. Il en remet une couche, mais cette fois deux ans et demi après, dans un « droit de réponse » du numéro de juin-août 2007 : « Quant aux espaces verts, ils ont doublé en dix ans, passant de 4 à 8 hectares ». Allez comprendre. Comique de répétition ? Ritournelle insidieuse ? Poudre (verte) aux yeux ?
On dira : vous cherchez la petite bête dans les pelouses des jardins publics, passez donc aux choses sérieuses. Oui, sauf qu’en tirant le fil des espaces verts apparaissent des curiosités et quelques squares pas très carrés !

Tirons d’abord la racine. Un seul square existe en 1925, celui de la Mairie, d’une superficie de 3450 m². Un lieu de rendez-vous des Montrougiens quand une partie de la commune était encore occupée par les espaces verts du maraîchage et de l’horticulture et qu’on trouvait de nombreux potagers ainsi que des jardins ouvriers du côté de Bagneux [1]. La ville était encore à la campagne.
En 1934, le lotissement de Montrouge est en voie d’achèvement. Dans
le programme d’aménagement d’Emile Cresp, maire de Montrouge à partir de 1928, les premiers squares apparaissent aux quatre coins de la ville : Etats-Unis, Jules Ferry, avenue de la République, Haut-Mesnil (aujourd’hui Renaudel). On atteint 21650 m² d’espaces verts publics aménagés, un peu plus de 2 hectares [2].
Aucun nouvel espace vert public n’est créé entre 1934 et 1964. A partir de la deuxième magistrature d’Henri Ginoux, et jusqu’à son décès en 1994, six nouveaux squares sont réalisés (Schuman, avenue de la Marne, Jean Moulin, La Fontaine, Maurice Arnoux, Gabriel Péri) et
certains agrandis. On arrive à un total de 40026 m² d’espaces verts publics de 1994 . Ce sont bien nos 4 hectares de départ [2].
Depuis que Jean-Loup Metton est Maire, quoi de plus ? Cinq squares de ZAC (trois dans la ZAC du Nord, un dans la ZAC Messier et un dans la ZAC de l’Est), soit 12050 m². Plus deux squares d’angles (Danton, Basch/Floquet) chacun autour de 360 m². On laissera de côté le mouchoir de la Villa Leblanc fermé au public par des grilles [3]. Total de ces créations : 12775 m² d’espaces verts publics, soit 1,28 hectares. En 13 ans (1994-2007) on est passé de 4 hectares à 5,28 hectares d’espaces verts publics. Loin des 8 hectares proclamés [4].

Pour atteindre un chiffre plus élevé, il faudrait ajouter les espaces verts internes à des équipements publics, en particulier ceux des crèches, maternelles et écoles – à usage d’un public charmant certes, mais sélectionné. Ajouter également les minis espaces fleuris d’angles de rues, le rond-point central de la place Jean Jaurès, le mail planté du boulevard du Général de Gaulle ou celui de l’avenue Emile Boutroux, les nombreux bacs accrochés, suspendus ou posés au sol. Tout un ensemble joliment entretenu par l’équipe des jardiniers de la ville. Mais pour ce qui est des surfaces vertes, il est probable qu’on serait encore loin des 8 hectares et de toute façon le point de comparaison, les 4 hectares des squares de 1994, serait lui aussi à modifier.

Revenons aux squares proprement dits. Même en se projetant dans l’avenir avec les réserves foncières prévues au PLU pour la création d’espaces verts, celui de la ZAC Portes de Montrouge (3600 m²), trois squares d’angles et deux agrandissements de squares existants, plus un espace vert dans l’îlot Boileau, on arriverait péniblement à ajouter 7800 m² soit 0,78 hectare [5]. Un total de 6 hectares pour un futur indéterminé.
Reste le cas du site Schlumberger avec ses 4 hectares de parc. Il a été acheté en 2005 par le fonds d’investissement (ou de spéculation) américain Carlyle. En 2004, dans le numéro déjà cité de Montrouge
magazine notre Maire avait formulé l’intention d’acquérir ces 4 hectares pour en faire un espace vert public – enfin un vrai parc sur Montrouge [6]. Peu de temps après, changement de chiffre, il en revient à 1 hectare, moyennant une négociation avec Carlyle. Aujourd’hui, les évènements se précipitent avec l’annonce qu’Areva quitte le site. Que sont devenues les négociations ? Mystère. Le Maire se fait discret.
Les 8 hectares restent donc en partie fantomatiques. Mais une curiosité est apparue au passage. Celle du square invisible de l’îlot Boileau-République-Racine-la Fontaine. Un bien public de 600m² mais à usage privé. Comment en est-on arrivé là ?
En mai 2004, le Maire décide d’appliquer son droit de préemption sur une propriété située au 23 rue Boileau : 1133m² de superficie avec un bâtiment qui compte 384m² de surface. Prix pour la municipalité : 1,4 million d’euros. La justification de l’application du droit de préemption est double : « la création d’un jardin public dans un quartier où les espaces verts font défaut » et à terme « créer un équipement en superstructure ». Tout cela a été exposé en Conseil municipal [7].
La maison est un pavillon 19ème flanqué de deux ailes, avec un jardin planté de tilleuls. Un ensemble qui a du charme et qui se situe en face de l’alignement des petites maisons de la « villa Prévost ». La préemption a permis d’éviter une opération de l’ARC, un promoteur immobilier, sur la parcelle. Une mesure apparemment justifiée donc.
Une première bizarrerie surgit. Le prix réel de l’acquisition par la Mairie, tel qu’enregistré à la Conservation des hypothèques est de 1 552 000 € : bien au-dessus des 1,4 millions annoncés.
Un an plus tard, en juin 2005, changement de programme, le pavillon et une partie de l’espace vert sont vendus 951 300 € à un acquéreur. Le reste, 600 m² d’espace vert planté restent propriété de la commune pour créer un espace public [8].
On passe de surprise en surprise avec cette palinodie. C’est le Maire qui a trouvé un acquéreur et fixé le prix à 951300 € : « cette proposition correspond à l’avis des domaines moins 10% » dit le compte rendu du Conseil municipal du 29 juin 2005. Qu’est-ce qui justifie ces 10% de décote ? Le Conseil municipal ne le dit pas et la décision est votée… à l’unanimité.
Comment le maire justifie-t-il l’abandon de l’utilité publique sur le bâtiment ? « Compte tenu des nombreux travaux à effectuer sur ce pavillon pour pouvoir le transformer en équipement public, il est apparu préférable pour la préservation des deniers publics de céder le pavillon tout en conservant l’espace vert. » Ainsi donc, en 2004 le Maire achète un bien à 1 million et demi d’euros pour en faire un usage public et un an plus tard, il s’aperçoit que cela ne fait pas l’affaire, et le revend (partiellement). Drôle de va-et-vient avec les deniers publics.

Les acquéreurs ont effectué la rénovation du bâtiment – d’importants travaux étaient en effet nécessaires - et revendu les deux ailes du pavillon à des particuliers pour un total de 1 270 000 euros. Une bonne affaire sans doute, au final, pour eux [9]. Or ce qui nous choque ici ce n’est pas tant le comportement des acquéreurs qui ont saisi une opportunité, que la suite des décisions de la Mairie.
Que devient finalement l’espace vert public de 600 m² ? il est enclavé dans l’îlot. Aucune voie d’accès puisque le pavillon a été « privatisé ». Du coup, il est confié par une convention à l’usage des propriétaires du pavillon moyennant l’entretien de l’espace en question.
Nouvelle surprise : il existe un terrain de 818 m² qui aurait permis
d’ouvrir cet espace caché sur les n°19-21 de la rue Boileau et le n°4 de la rue La Fontaine et d’en doubler la superficie. Or un permis de construire vient d’être délivré pour une opération immobilière de l’ARC sur ce terrain. Pourquoi cette occasion manquée ? Certes, le Maire a parlé de réaliser une ouverture ultérieure sur l’avenue de la République – c’est en effet le plus logique – par l’acquisition du n°127 , un bâtiment en U avec une cour, qui abrite des entreprises diverses. Mais surprise encore, le PLU ne signale aucune « réserve foncière » à cet endroit.
Résumons : préemption sur un bien permettant de créer un équipement et d’ouvrir un espace vert ; abandon d’un des deux objectifs publics ; revente d’une partie du bien ; maintien de l’autre objectif, celui d’un espace vert public – propriété des Montrougiens - dont l’usage effectif est privé et paraît devoir l’être pour longtemps. Surtout que notre Maire, ici comme ailleurs, se refuse à fixer un délai. Mais où est donc l’intérêt des Montrougiens dans cette affaire [10] ?
Qu’en pensent-ils d’ailleurs, ces Montrougiens ? Beaucoup s’interrogent déjà sur une politique municipale de préemption souvent opaque et sur des équipements publics qui sont censés justifier des ZAC mais se font attendre, alors que la demande des usagers est forte. Une politique qui favorise l’installation d’un certain type de classe sociale, mais néglige les catégories aux revenus modestes : la liste d’attente pour le logement social à Montrouge se monte à environ 4000 demandes, et la municipalité ne construit plus d’HLM depuis 12 ans [11] . Enfin Montrouge manque d’espaces verts publics, c’est une affaire reconnue. Mais si les grands squares sont populaires – surtout lorsqu’il y a possibilité d’occuper les pelouses - tandis que d’autres ont juste une fonction de décor
[12], la politique actuellement développée par le Maire de petits squares d’angle monofonctionnels est décevante. Certes le foncier est devenu très onéreux, mais ce n’est pas en jonglant avec les chiffres ou en acquérant des espaces inutilisables qu’on fera progresser la situation.
D’autres précisions dans Promenade municipale au parc Boileau.
[1] Voir Souvenirs d’une nonagénaire : jardins ouvriers et congés payés.
[2] Le bulletin de Montrouge n° spécial de février 1965 qui retrace l’œuvre de la première période du Maire Henri Ginoux (1959-1964) ne consacre aucun chapitre aux espaces verts. On trouve les dates de création des six nouveaux squares dans Bouffées d’oxygène, une édition de la municipalité, 2006. A noter que le square Maurice Arnoux est minéralisé.
[3] Lire Au coin de la Villa Leblanc.
[4] Cette analyse des espaces verts publics a déjà été développée par Montbouge il y a quatre ans : lire Ces squares qui cachent la forêt !. Quant aux pelouses des stades rappelons que des revêtements synthétiques ont remplacé le tissu végétal.
[5] Trois autres squares d’angles sont annoncés (Périer/Ginoux, Barbusse/Jean Jaurès, Chateaubriand /Arnoux).
[6] « Même si en 10 ans, en particulier grâce aux ZAC, nous sommes passés de 4 à 8 ha d’espaces verts publics, l’occasion d’en rajouter 4 de plus doit être tentée » disait le Maire dans son éditorial de Montrouge magazine de novembre-décembre 2004. Au sujet du site Schlumberger, lire Le parc Schlumberger entre rêve et réalité.
[7] Tous ces éléments figurent au Registre des décisions du Maire, en date du 27 mai 2004
[8] Ces 600 m² sont identifiés sous le n°29 au document graphique des espaces verts du PLU, le Plan local d’urbanisme récemment soumis à enquête d’utilité publique.
[9] La réalité est un peu plus complexe. Le terrain initial, après son achat par la municipalité, a été divisé en 4 parcelles. L’une, non bâtie, a été gardée par la ville. Une autre a été vendue aux acquéreurs principaux (la partie centrale du pavillon). Les deux dernières (les ailes du pavillon) ont été acquises par une SCI (société civile immobilière) formée par ces mêmes acquéreurs, une SCI qui les a revendues un an après à des particuliers. Le bilan exact de ces transactions est difficile à établir, pour deux raisons : des travaux coûteux de rénovation ont eu lieu ; les services fiscaux sont censés intervenir pour taxer, au cas où, les plus-values excessives.
[10] Une affaire qui a été évoquée publiquement lors de la réunion de quartier du Parc, le 16 octobre.
[11] Le logement social construit sur Montrouge ces dix dernières années est privé, avec des loyers plus chers que dans les HLM publics.
[12] Par exemple le square des Combattants d’Afrique du Nord, ZAC du Nord, n’est qu’un lieu de passage déserté.