Areva Montrouge : les salariés contre la liquidation.
dimanche 25 novembre 2007, par
A Areva Montrouge, la dernière entreprise à fonctionner sur le site ex-Schlumberger, il y a de la tension dans l’air. La Direction a annoncé un plan de fermeture de l’entreprise, soit 89 disparitions d’emplois. Les salariés protestent, car si l’entreprise affiche des pertes pour justifier sa décision, les résultats montrent une amélioration des résultats. Les salariés refusent la délocalisation.
Dernières infos. 26-29 novembre 2007 : les salariés sont en grève et occupent l’usine. C’est un coup de semonce avant les négociations sur le plan social. 10 janvier 2008 : les salariés se mettent à nouveau en grève avec occupation des locaux pour obtenir l’ouverture des négociations promises. 31 janvier : suspension du mouvement après signature d’un accord avec la Direction. A suivre.

Le site de Montrouge est une filiale de la branche T&D du groupe Areva, un groupe aux multiples filiales qui couvrent la chaîne du nucléaire civil. On y trouve l’extraction de l’uranium, son enrichissement et son retraitement, la fabrication de centrales nucléaires et leur démantèlement, le transport et la distribution d’électricité – ces derniers formant la branche T&D rachetée à Alstom en 2004
[1].

Areva T&D fabrique entre autres des transformateurs. Sur 9 sites : en Europe et aux Etats-Unis, mais aussi au Brésil et au Mexique, en Inde et en Chine. Celui de Montrouge produit deux types de « transformateurs de mesure haute tension » destinés au marché européen, africain et moyen-oriental. Avenue Jean Jaurès, on a donc des ateliers d’assemblage - et une impressionnante cage de Faraday de 18 mètres de haut qui sert à effectuer des tests -, une aire de stockage du matériel, un service commercial qui couvre l’ensemble des 9 sites, et enfin de la Recherche et Développement (R&D) pour faire évoluer la gamme des produits et abaisser les coûts de production. En tout 89 salariés dont 31 ouvriers.
Et parmi eux un noyau actif de syndicalistes CGT. Depuis l’annonce de la fermeture - faite le 17 septembre avec effet prévu au 31 août 2008 – ils tiennent des Assemblées Générales qui rassemblent la quasi-totalité du personnel, cadres et ouvriers. Pour en savoir plus, nous avons interrogé deux délégués : Patrick Appiah, le Secrétaire général du syndicat, et Pascal Hurriez, ainsi qu’Yves Bourdin, l’ancien Secrétaire général aujourd’hui à la retraite, mandaté par l’Union locale CGT. Nous l’avions interviewé en 2005 à propos du départ des entreprises du site Schlumberger, un site racheté par Carlyle [2].
Les motifs avoués de l’annonce de fermeture ? Depuis 8 ans le site de Montrouge perd de l’argent – près de 12 millions d’euros cumulés. Patrick Appiah remarque : « 8 ans ? Cela nous amène à penser qu’on n’a pas fait grand-chose pour éviter d’en arriver là. La direction n’a pas développé de projet industriel à long terme, elle n’a pas réalisé d’investissement. » Même si le taux de rentabilité de l’unité brésilienne d’Areva paraît insolente par rapport au déficit de Montrouge, il faut examiner les choses de près : dans l’océan des filiales d’Areva où Montrouge est une goutte d’eau, il est toujours possible de déplacer des chiffres.

Quand Areva rachète l’usine en 2004, il y avait encore 200 salariés. Et puis, par le jeu de départs négociés, le chiffre est tombé à 89. Yves Bourdin se rappelle : « On a arrêté de produire sur place ce qui nécessitait le plus de main d’œuvre, comme le bobinage qui a été délocalisé au Brésil et au Mexique. Les opérations de maintenance ont été sous-traitées. On a divisé par deux le personnel pour un chiffre de production à peu près équivalent, autour de 15 millions d’euros ! C’est ce qui montre qu’on a gagné une forte productivité par salarié ! »
En plus, la branche T&D est porteuse : il y a une hausse de la demande mondiale, même en Europe. Le Chiffre d’affaires et les bénéfices des 9 sites de transformateurs Areva ont été multipliés par près de 170% depuis 2 ans. D’ailleurs les produits fabriqués à Montrouge ne sont pas retirés du catalogue. Pascal Hurriez s’indigne : « On est sacrifiés au nom du profit. Le produit sera juste fabriqué ailleurs, probablement en partie chez Ritz, une entreprise allemande qui vient d’être rachetée par Areva, sans doute parce que cette entreprise est déjà bien implantée à l’Est, sur des marchés porteurs. » Une délocalisation de plus donc, à la suite d’autres opérées ces dernières années par Areva.
La Direction a communiqué au Comité d’entreprise ce qu’on appelle le Livre IV, un document qui est censé justifier la fermeture du site, chiffres à l’appui pour montrer l’absence de rentabilité et de perspective. Il est dit que pour s’en sortir, il faudrait presque doubler le Chiffre d’affaires pour amortir les frais incompressibles, mais que le marché ne le permet pas, la disposition du site non plus, et que le contexte de concurrence féroce tire les prix à la baisse. Ensuite devrait venir le Livre III, qui expose le« plan de sauvegarde de l’emploi » autrefois appelé « plan social », mais qui mériterait plutôt le nom de « plan de licenciements ». Ce sont 70 suppressions d’emplois qui sont au bout et 19 postes déplacés en région parisienne ou sur le site de Villeurbanne. Après, il y a les propositions de reclassement et de reconversion avec une négociation au cas par cas. Et la promesse faite de trouver une solution pour chaque salarié : c’est le discours de la Direction.
Et c’est ce qui fait réagir les syndicalistes. « La Direction voudrait passer tout de suite au plan social. Nous, on refuse cette logique, on veut conserver l’emploi sur Montrouge », nous disent-ils d’une même voix. Ils ont donc pris un cabinet d’expertises
pour contester l’analyse et pour montrer que l’entreprise est viable, qu’il y a une solution industrielle [3]. Pascal Hurriez explique : « C’est vrai qu’on a un chiffre négatif depuis 8 ans. Mais s’ils ont mis le paquet en terme d’investissement au Brésil, chez nous on n’a eu que des clopinettes. Et pourtant il y a un redressement depuis deux ans, on a fait d’importants progrès en termes de qualité des produits et de tenue des délais. En 2007 on devrait arriver à l’équilibre. Et au moment où on progresse, c’est une externalisation qu’ils décident. » Nos syndicalistes sont confortés par les conclusions du rapport de contre-expertise, selon lesquelles la rentabilité du site de Montrouge peut être retrouvée avec un niveau de commandes proche de l’actuel. La productivité par travailleur est même devenue la plus élevée à Montrouge parmi les sites T&D, relèvent-ils avec une certaine fierté. A contrario la délocalisation à un coût : coût matériel du démantèlement, coût des réinvestissements et surtout coût humain des suppressions d’emploi.
Patrick Appiah raconte : « Le Directeur d’Areva T&D nous a reçus au siège à La Défense, il nous a dit « Vous savez, nous on est des gens socialement responsables » J’ai répondu : vous ne manquez pas de culot, vous êtes en train de mettre des salariés à la porte et votre histoire de reclassement, ça ne tient pas. Les gens qui ont passé vingt ou trente ans à faire nos transfos, il va falloir qu’il fassent une sacrée formation et en plus il y a de moins en moins d’industrie pure en région parisienne. Et ceux que vous voulez envoyer dans le Sud, quand ils ont une femme qui travaille et 3 ou 4 enfants, comment ils font ? » Beaucoup des salariés du site sont des travailleurs âgés et pour eux la perspective est sombre d’autant que le principe des préretraites est maintenant écarté. A Saint Ouen, un autre site d’Areva T&D fermé en 2006, des salariés attendent toujours leur reclassement. Le syndicaliste conclut : « Areva cherche à soigner son image par des opérations de pub tous azimuts. Mais ce tapage médiatique ne peut dissimuler que l’entreprise sacrifie ses salariés sur l’autel du profit »
[4].
La Direction locale cherche à diviser le personnel et à affaiblir sa capacité de résistance, poursuit Patrick Appiah, qui analyse cette tactique : « 5 collègues de la production sur 31 sont partis d’un coup en formation, on n’avait jamais vu ça. Et on met des intérimaires à la place : 7 sur 31 postes à la production. Du coup cela crée des tensions. On nous envoie des intérimaires, on les forme, et on sait que c’est ce qui va affaiblir notre lutte. » Il ajoute : « Et puis la direction fait sa petite propagande en essayant de voir les gens individuellement pour leur dire : « On pense à ton avenir, on va te reclasser toi et ta famille ». Les gens n’y croient pas, mais on est tous des êtres humains, on a besoin d’être rassurés à un moment donné. »
Elle cherche aussi à enlever tout moyen de pression aux salariés. Pascal Hurriez explique : « On ne prend plus de commandes et la direction voudrait qu’on livre au plus vite ce qui reste à fabriquer pour honorer les derniers clients. Quand il n’y aurait plus de travail sur place, on dirait aux salariés de rentrer chez eux, tout en continuant à les payer, pendant que la négociation sur le contenu du plan social se ferait dans un rapport de force défavorable. »
Pas question de tomber dans ce piège et les salariés en lutte ne restent pas les bras croisés : ils protestent, ils font connaître leurs revendications. Ils ont commencé par envoyer des courriers
[5].
D’abord au Président de la République - l’Etat n’est-il pas le principal actionnaire de l’entreprise ? [6]. Ensuite à Anne Lauvergeon, la Présidente du Directoire d’Areva, pour lui demander de les recevoir. « On devrait donc se rendre bientôt au siège du groupe, rue La Fayette cette fois » commente l’un des syndicalistes.

Localement, ils ont écrit à la députée de la circonscription, Marie-Hélène Amiable, qui leur apporte son soutien. Ils ont écrit également au Maire de Montrouge « mais il ne daigne pas nous répondre » précise Yves Bourdin, « on a bien vu dans les comptes-rendus des Conseils municipaux qu’il faisait comme si Areva était déjà parti pour ne parler que des espaces verts. Et même la plupart des conseillers d’opposition rentrent dans ce jeu. » Pourtant le Maire a instauré un périmètre d’étude et un sursis à statuer sur l’ensemble du site ex-Schlumberger en 2004. Au Plan local d’urbanisme cet ensemble est classé « « secteur à vocation économique privilégiée ». Mais le Maire songe plutôt à une opération immobilière [7]. D’un autre côté les intentions exactes de Carlyle, le nouveau propriétaire du site depuis 2005, ne sont pas connues. Les négociations entre Carlyle et la Mairie se tiennent sans témoin.
Thalès, sur l’avenue Brossolette délocalise ailleurs en Ile de France (700 emplois vont disparaître sur Montrouge et Malakoff), Ela Medical, rue Maurice Arnoux, s’en va en Italie. Tout ce côté industriel de Montrouge décline. La taxe professionnelle déjà réduite par le départ de Schlumberger et d’Orange (en attendant que d’autres entreprises arrivent) va subir un coup supplémentaire. « Ce sont les impôts locaux des Montrougiens qui en pâtissent » conclut Yves Bourdin, et Patrick Appiah ajoute : « Il ne faut pas oublier non plus qu’on fait vivre le commerce et les petits restaurants qui vont en subir le contrecoup. »
Mais aussi, avec la fermeture d’usines, c’est toute une possibilité d’emplois qui disparaît. Yves Bourdin remarque : « On ne peut pas mettre tout le monde dans les bureaux. Et puis l’activité industrielle induit bien plus d’emplois externes que les bureaux. Il y a 109 entreprises extérieures qui interviennent chez nous : sous-traitance, maintenance des moyens de production, nettoyage des locaux, etc. » Du coup, les syndicalistes souhaitent une manif locale pour la défense de l’emploi, une manif interprofessionnelle et intersyndicale. Mais la date n’en est pas fixée.
La lutte ne fait que commencer, des actions se profilent et les Montrougiens sont interpellés au nom de la défense de l’emploi et de la mixité économique de leur ville et invités à soutenir la lutte des salariés d’Areva. [8]

En document joint un important courrier envoyé début décembre 2007 par la section CGT Areva au PDG d’Areva T&D, et la lettre ouverte des salaries à leur direction locale, en date du 14 janvier 2008.
A lire aussi l’interview d’Yves Bourdin en 2005 Schlumberger-Carlyle : le dernier bastion de l’emploi industriel à Montrouge résiste, un rappel sur les origines du propriétaire actuel du site ex-Schlumberger Carlyle investit Montrouge, et des spéculations sur le devenir des espaces verts Le parc Schlumberger entre rêve et réalité.
[1] Areva a été créé en 2001 par la fusion de CEA Industrie, de Framatome et de la Cogema. Elle comporte plusieurs branches d’activités : Areva NC (Nuclear Cycle) pour le cycle du combustible ; Areva NP (Nuclear Power) pour la construction de centrales ; Areva T&D pour la transmission et distribution d’électricité. Chiffre d’affaires de 5,37 milliards d’euros au 1er semestre 2007 avec un bénéfice net en hausse de 20% à 295 millions d’euros. 61000 salariés. De grandes ambitions, surtout autour du réacteur controversé de 3ème génération, l’EPR.
[2] Lire Schlumberger-Carlyle : le dernier bastion de l’emploi industriel à Montrouge résiste. Le bail d’Areva sur le site, assez avantageux d’ailleurs, se terminait fin 2007. Une prolongation a été négociée jusqu’en 2008 et même 2009, pour le démantèlement des installations, avec le propriétaire actuel du site Schlumberger, le fonds d’investissement américain Carlyle.
[3] cabinet Seqafi alpha.
[4] Voir le site du groupe Areva.
[5] Sur ces courriers voir le site Internet de la CGT d’Areva Montrouge.
[6] Géré comme une entreprise privée, le groupe est public à plus de 84% : 5,2% appartenant à l’Etat et 79% au Commissariat à l’Energie Atomique (CEA). A quoi il faut ajouter la Caisse des dépôts, EDF et ERAP. 4% relèvent de certificats d’investissements, cotés à la Bourse de Paris. Les filiales sont multinationalisées, elles comptent des participations diverses dont celle du japonais Mitsubishi. Le groupe Siemens entre pour 34% dans le capital d’Areva NP (les centrales nucléaires), Siemens par ailleurs concurrent d’Areva T&D pour la fabrication des transformateurs ! Peut-être aussi qu’avec la fermeture du site de Montrouge se préparent les manœuvres de privatisation d’Areva. Différents scénarios sont envisagés pour répondre aux ambitions du groupe : fusion avec Alstom, entrée de Bouygues dans le capital.
[7] Le projet d’une ZAC Schlumberger avec des logements à la place d’Areva et la partie du parc située du même côté transformée en espace vert public a été exposé sur 4 panneaux accompagnant l’exposition publique sur le PLU (Plan local d’urbanisme) en octobre 2006, mais bizarrement retirés presque aussitôt. Sur le devenir du parc Schlumberger, entre maintien du site industriel et réalisation d’un jardin public, on peut lire dans MontBouge Le parc Schlumberger entre rêve et réalité. Les deux objectifs sont compatibles si le parc public n’est pas réalisé du côté d’Areva.
[8] Les photos du déplacement des salariés à La Défense sont tirées du site de la CGT Areva Montrouge.
Je cherche à joindre Yves Bourdin pouvez vous me donner ces coordonées si vous le contacter je suis Muriel (j ai trés bien connu sa maman) merci voici mon e-mail :
bmj@orange.fr
MERCI D’AVANCE
J’ai essayé de vous envoyer les coordonnées d’yves bourdin par votre adresse mail, le courrier m’est renvoyé. Cette adresse est-elle la bonne ?
Vous pouvez me faire un courrier à etiennelang@wanadoo.fr, je vous renverrai en retour les coordonnées demandées
Merci, oui j ai fait une erreur bmj91@orange.fr mais vous pouvez me les envoyer sur ce cite je vous remercie encore.
CORDIALEMENT MURIEL