La rivière sans retour
Le dessin de couverture nous avertit que ce livre ne nous entraînera pas sur la pente abrupte d’une pathologie grave [1]. Mais par un clin d’oeil, ce mouton qui broute paisiblement un divan à l’ombre de sa mère n’invite-t-il pas tous les membres du troupeau - les fils - à faire un détour chez le psychanalyste ?
Pour accéder à la pleine lumière de leur propre vie. A moins que ce ne soient les mères qui y apprennent à ravaler leur ombre portée.
Cependant, il ne faut pas s’attendre à un livre de recettes, bien que les éditeurs en soient friands, et que les patients, note Virginie Megglé, soient souvent aussi des impatients. Elle ne donnera pas de conseils en terme de norme, car à chacun de se lancer dans son propre voyage. C’est en ce sens qu’il y a toujours du nouveau en psychanalyse, même si les fondements posés il y a plus d’un siècle restent d’actualité pour les mères et les fils, et qu’on croit avoir lu tous les livres.
Le scénario moderne commence par trois étapes que Virginie Megglé résume en quelques mots : de l’être-ange à l’étranger, car très vite, le nouveau-né masculin adulé (1) ressuscite tous les hommes passés de la lignée (2), qu’il s’agit de remodeler, et incarne les hommes en général : une mère-femme peut tenir là l’occasion de se venger, tout cela en se lançant dans un processus de séduction (3). Cette illusion de toute-puissance remet la mère en position, elle-aussi, de tout petit enfant, face au sien. Et les voilà dans un lien qui paraît inextricable, d’autant qu’il repose sur un mensonge : le fils ne sera jamais le premier homme de sa mère puisque deux pères l’ont précédé.

Toute l’évolution qui suit consiste en un travail de deuil : accepter la séparation, mais créer aussi cet entre mère et fils, afin que pour lui, sa mère ne soit plus cause de tout et modèle unique de femme. Pour la mère, il faudra renoncer à se sentir indispensable, ne plus avoir un fils, mais voir, à distance, son fils être. Le fils, lui, doit se détacher d’une femme-ventre pour trouver, inventer sa femme féminine, faute de quoi il se trouvera prisonnier d’un chantage affectif certes valorisant mais, au fond, incestueux. Pour les deux parties, le chemin qui part des idéaux enfantins débouchera sur la réalité. D’un port à l’autre, n’y a-t-il qu’une route, ou des détours viables sont-ils possibles ?
C’est à l’adolescence qu’un renversement de pouvoir s’opère, puisque le fils devient partie prenante dans le jeu de séduction. La mère peut alors se sentir dévorée, ou débordée, par ce nouvel homme. Le fils accepte enfin la nécessité d’un rôle de père, pas pour vaincre le sien mais dans la perspective de l’endosser, plus tard, auprès d’une autre femme. Rassuré par la permanence de sa mère, qui en fait toute la beauté, il peut s’en aller en quête d’autres attraits chez d’autres femmes. Mais si cette réassurance fait défaut, il risque de retomber en enfance auprès de son épouse, ou de rompre totalement avec sa mère.
La mère idéale serait celle qui sait alors faire taire en elle le manque qu’avait comblé son fils, pour laisser celui-ci trouver sa place sans elle dans le monde. Il faudra donc en passer par une coupure, terme dont la violence tranche avec le sous-titre bienheureux du livre : Une histoire d’amour et de désir.
A la lecture du livre, je me suis rebellée contre l’impression d’une mère qui n’aurait le choix qu’entre la faute ou le malheur. La faute, c’est le désir de rester indispensable : on se souvient avec effroi de la mère monstrueuse du Complot d’OEdipe [2] dont le visage et la voix surgissent dans le ciel à chaque instant intime de la vie du héros.
A l’autre extrême, en ai-je conclu, le bonheur du fils passerait par une mère sacrifiée comme celle du Kid de Chaplin, qui se contentant d’un message bienveillant, laisse sainement son fils grandir loin d’elle et des dégâts affectifs qu’elle pourrait causer, confié aux soins d’un père-copain.

Mais on aurait tort de s’arrêter à un brassage de concepts psychanalytiques avec Virgine Megglé, qui envisage d’abord son travail en termes de personnes à la recherche de leur place - d’où les titres de ses ouvrages - entre mère et fils, face à l’anorexie - et le nom de son site : psychanalyse en mouvement.
C’est un même désir qui anime sa pratique quotidienne et l’exercice solitaire de l’écriture : ordonner - les expériences ou les idées - pour édifier une fiction véridique qui permette de dénouer une tension. Dans les deux cas, c’est une création qui s’opère, avec toujours la délicate question de la distance à conserver. [3]
Quant au site de Virginie Megglé, on y trouve un mode de transmission et d’échange encore différent, moins construit puisque l’idéal est d’y naviguer par associations de mots ou d’idées.
Finalement, la noirceur du livre n’est qu’apparente selon son auteur : c’est juste que le bonheur n’est pas sujet à transmission. L’impasse dénoncée plus haut est sans doute celle dans laquelle la lectrice se fourvoie.
Le logo de l’article est une photo de carf : Mothers and Sons - II - licence Creative Commons
[1] contrairement au précédent Face à l’anorexie, 2006 (Voir le précédent article "Les Ailes du Désir")
[2] moyen métrage de Woody Allen, dans New York Stories, 1989
[3] On pourrait croire que l’écriture permet un travail plus pur, plus isolé, mais c’est loin d’être le cas du fait des exigences des éditeurs sur la forme du livre, par exemple sur la présentation de cas cliniques.