La bataille pour l’emploi - seconde partie
Résumé de la première partie [1] : rien ne va plus. Le jeu de l’emploi est en crise. Dalia, Mathias et Erwan sont en quête d’un job. Dur, dur en ces temps de récession ultra-méga-néolibéral ! Vont-ils (enfin) réussir ?
Situé dans le centre populaire de la mégapole, précisément dans le quartier ouest, celui de la forêt d’immeubles, l’appartement de Dalia dominait un vaste terrain vague en construction. Il n’y avait que Mathias pour gravir les 23 étages à pied. Au pas de course. Ce gladiateur toute catégorie cultivait sa forme physique. Il savait que des recruteurs apprécieraient ses capacités sportives. Il gagnerait des points à coup sûr. Du moins s’en persuadait-il. Il arriva essoufflé par le rythme qu’il s’imposait, en nage. Dalia ouvrit la porte et l’accueillit avec toute l’amitié d’un couple qui vient de se séparer. Les histoires de cœur n’ont rien à faire quand la recherche d’un travail est prioritaire. Surtout quand l’élu doit être seul sur le trône. Mais l’amant d’hier était devenu un partenaire précieux pour une quête professionnelle. Un Graal prometteur de jours meilleurs. Mathias salua Erwan, assis confortablement dans le sofa qui lui avalait le corps. Petit et frêle, l’œil rusé, les oreilles pointues, Erwan incarnait l’elfe par excellence. Ne lui manquait que le carquois. Des flèches pointues et ciblées, il en tirait par mots simples et précis qui faisaient mouche. « J’ai le plan pour y aller » dit-il. « 10h30 devant le porche. Après, on se tape une horde de charognards. A trois, on a nos chances. Si on reste groupés. » « On s’est suffisamment entraînés, tu crois pas ? » fit remarquer Dalia, tout en préparant à ses convives un élixir dont elle seule avait le secret. D’ailleurs personne ne tenait à connaître ce mystère liquoreux. La réponse se fit attendre, tel un long travelling panoramique sans fin. Le temps de se rendre compte de la moiteur de l’air dominant. La mousson peut-être. La pollution sûrement. A faire pulluler les cafards qui ne s’en privaient pas. Erwan rompit la mortelle et cérémonieuse minute de silence : « Les autres nous feront pas de cadeaux. C’est des tueurs. Y paraît qu’ils ont des armes surpuissantes. A te dégommer la tête comme un citron avant de mourir dans un punch glacé. » « T’inquiète Wann, on va les massacrer à la tronçonneuse électrostatique comme des cerises en moins de deux. La queue en guise de bonus. » Mathias avait l’habitude de ne pas manier la langue de bois. Dalia s’approcha, un plateau d’amuse-bouches dans les mains. Des gélules multicolores à l’extrait de goût inconnu rehaussé par des exhausteurs à vous secouer les babines. Maîtresse d’appartement, elle servit ses chevaliers de coeur.
« Montre-nous le plan. Je préfère qu’on prépare notre arrivée. L’accueil c’est primordial. » Pour Dalia, les chances de gagner dépendaient du parcours à accomplir. Mieux valait s’entretenir des tactiques à adopter avant. Même si elle ne savait pas lire un plan.
La finesse, Mathias la laissait pour les autres. Le look Goldorak étant has been, il arborait fièrement son armature de gros guerrier option « bourrin » : un justaucorps de ferraille valorisait ses pectoraux à faire faillir d’excitation une vache en traite, des épaulettes dentées de crocs de vieux dinosaures très méchants, un heaume vert fluo pour lui cacher ses doux yeux bleus dont l’un avait été crevé lors d’une rixe mémorable, des mitaines en laine de mammouth de Sibérie cousues par sa grand-mère - la veille d’un tournoi de skate-board qui la terrassa sans prévenir, des guêtres écaillées de peau de crocodile du Nil, un ceinturon de centurion, juste pour le fun. On vous laisse deviner le reste qui vaut vraiment le détour. Erwan n’était pas en reste. Pour sa mission impossible, notre Elfe des bois s’était fait offrir par sa sœur - qu’il n’a jamais rencontrée (parfois les histoires de famille ont des dénouements qu’il ne vaut mieux pas connaître par avance) - un cerf-volant. Oui, ça peut prêter à sourire mais ce genre d’accessoire à l’art de dérouter les meilleures équipes combatives. Aussi endurantes soient-elles. C’est le genre de détail qui tue, si on peut dire. Car ce cerf-volant, doté de capteurs sensitifs déclenche des décharges paralysantes ciblées sur l’assaillant. Le tutu n’étant pas l’habit préféré des êtres forestiers, Erwan avait revêtu une cape d’invisibilité. Histoire de devenir le mouton à cinq pattes que l’on recherche en vain. A défaut d’être l’oiseau rare. Giuseppe Fortunino Francesco. Verdi pour les intimes. Ce n’est pas l’ancêtre de Dalia. Simplement le compositeur qui aurait pu jouer un Requiem digne de la beauté fatale de notre magicienne des ténèbres. Un bustier émeraude torsadé de perles. Des mousselines échancrées venant caresser ses épaules à fleur de peau. Des ballerines en guise d’ailes pédestres. Il ne lui manquait plus qu’un chapeau pour la parfaire en « guest star ». Tout un arsenal de séduction. Au doux venin maléfique. Dalia avait rempli son portefeuille de compétences d’un arsenal de fioles aux compositions plus que personnelles. Le tout formant un collier des plus ésotériques. Nos trois comparses bardés de tant d’apparats, l’aventure pouvait commencer. Enfin.
A 10 minutes et quelques millisecondes de l’entrevue finale. La tête vola en éclat, tel un ballon de baudruche que l’on crève à coup de fléchettes tordues, la rage au ventre, dans une fête foraine pour laquelle on se ruine à gagner des peluches géantes misérables. Et dont on sait pertinemment qu’on les abandonnera lâchement dans la cave. Le gardien du Temple se tenait sur le perron du porche d’entrée. Majestueux, sage comme une porte de prison, celle de l’entreprise de recrutement. Il n’avait pas vu le coup venir. La hallebarde de Mathias fila avec la précision d’un rasoir chirurgical lui décapitant le peu de cervelle qu’il avait pour surveiller le flux continu des candidats à l’embauche. A l’heure des profils de compétences et autres face à face, certains perdent réellement la tête. La sienne gisait à côté du reste de son corps qui bougeait frénétiquement par les nerfs piqués à vif. On le serait à moins. Bondissante comme un chat, Dalia s’assura que le passage était libre. Elle déposa méticuleusement trois gouttelettes d’un précieux liquide afin de chercher si un piège n’avait pas été dissimulé. Pour qui passe des tests de recrutement, mieux vaut anticiper les coups tordus. Aucune chausse-trappe apparente. L’ultime épreuve se situait au 35ème étage. Une hôtesse de rouge vêtue, style combinaison maison avec col tarte blanc et hologramme à l’effigie de l’entreprise, interpella nos trois protagonistes. Erwan lui décocha une flèche en plein cœur en guise de salutation amicale. Le sang se mariait désormais avec sa tenue, offrant un subtil dégradé de couleur. Elle s’écroula d’une masse sur le comptoir. La partie s’annonçait trop facile. Une alternative s’offrait à nos prétendants. Prendre l’ascenseur – solution rapide mais d’une discrétion à faire pâlir des drag-queens lors d’une cérémonie d’enterrement - ou se taper l’escalier de secours. Tel un chien excité par la vue d’une croquette enrobée de gouda fondu, Mathias n’avait qu’une hâte : gravir au pas de course les marches de la gloire. Les autres calmèrent ses ardeurs. Une porte translucide s’ouvrit automatiquement et invita notre trio dopé à l’énergie solaire à s’engouffrer dans l’habitacle à la forme d’un suppositoire prêt pour un décollage spatial et vertical dans les entrailles de l’aventure humaine. Ne jamais être en retard à un rendez-vous d’embauche est une règle d’or que nos hôtes comptaient bien respecter. Numéro 35. La capsule libéra notre triumvirat toujours uni pour le meilleur et pour le pire. Surtout le pire. Six machettes géantes venaient de s’abattre sur la porte de l’ascenseur. Le souffle de ces outils de torture résonnait encore dans la tête de nos conquistadors abasourdis par tant de débauche théâtrale. Une des armes projetées entailla profondément le genou droit de Mathias.
Un témoin curieux aurait pu apercevoir sa rotule en lambeau. Fini le sport. Déclaré inapte par la médecine du travail si tant est que le poste proposé lui corresponde. Pour l’achever, un druide inconnu du bataillon des monstres lui lança le sort de paralysie totale. Figé dans un iceberg virtuel dégageant de fortes odeurs de lavande, il s’offrait en statue pour musée de morts-vivants. Erwan et Dalia se regardèrent tendrement. Ils savaient que leur chance de décrocher le poste devenait mince même si un candidat sérieux s’éclipsait devant leurs yeux ébahis. Les machettes qui n’en n’étaient pas à leur premier assaut dévastateur venaient d’être lancées par trois nécrophages intergalactiques. Genre grosses bébêtes à éviter de fréquenter pour cause de décapitation imminente. Sauf volonté suicidaire d’une mort subite.
Les dés étaient jetés quant la voix de Marie-Paule interrompit inopinément la partie. « Il est 15 heures. Nous allons faire le bilan de cette séance de jeu de rôle. Vous le savez, nous avons volontairement simulé et exagéré la réalité pour ce stage intensif de recherche d’emploi. Au cours de votre recherche, mieux vaut être paré à tous les cas de figure. » Jeanne, alias Dalia, était tout sourire aux lèvres. Son personnage venait d’être sauvé par le gong. Malik regrettait que son double Erwan n’ait pas réussi, seul, à décrocher la fin de l’épreuve. L’individualisme forcené a de beaux restes quand la compétition prime. Quant au héros de Fatou, il se cristallisait dans ses souvenirs glacés. Marie-Paule annonça fièrement la nouvelle fraîche arrivée par téléphone durant leur intrépide aventure : nos trois jeunes chercheurs d’emploi venaient d’être convoqués par une agence d’intérim. En qualité de conseillère, Marie-Paule leur glissa, avec toute l’affection d’une mère protectrice : « Et n’oubliez pas de partir battants pour cet entretien ! »