Centre culturel et des congrès : Montrouge, Rougemond, les faux jumeaux.
Avertissement. Toute ressemblance avec des personnes et des situations existantes ou ayant existé ne saurait être qu’à moitié fortuite.
Montrouge, Rougemond, deux villes qui auraient pu être jumelées, l’une en France, que vous connaissez bien, l’autre au Québec, forcément inconnue. Ce qui les rapproche : le même projet de rénover un ancien

Centre administratif datant des années 1930 en un Centre culturel (et des congrès dans le cas de Montrouge).
Rougemond (Canada) est fier de son ancien Centre administratif construit dans les années 1930 en brique rouge et pierre de taille, un bâtiment qui expose sur son pourtour une frise en bas relief présentant différentes facettes de la vie sociale au Québec dans les années 30 : l’aéropostale, une mine de fer, la fabrication du sirop d’érable, des bûcherons observés de loin par un ours, des randonneurs en raquettes…
Montrouge (France) est fier également de son ancien Centre administratif construit sur les plans de Henri Decaux en 1933 et orné d’une frise représentant différents aspects de la vie sociale de la
commune. Son agencement intérieur est également digne d’attention. Montbouge a déjà abondamment décrit la qualité architecturale de ce bâtiment remarquable, unique dans son style [1].
Rougemond (Canada). Le projet de rénovation est initié en 2002. Le Centre administratif déménagera vers un nouveau bâtiment et sera transformé en Centre culturel. Commence alors une consultation de la population : quel objectif pour quel projet ? Deux contraintes sont admises : préserver la qualité patrimoniale du bâtiment ; maintenir le Salon annuel de l’art Inuit, unique en son genre au Canada. Plusieurs hypothèses sont en lice : inaugurer un Théâtre de création ; faire une Cité de la musique ; bâtir un Centre pour les nouvelles technologies appliquées à la création culturelle et artistique ; réaliser un musée consacré à la culture Inuit.
Des « programmes » sont présentés, des réunions ont lieu, des intervenants liés au monde de la culture s’expriment, le débat fait rage.
La Maire organise même un référendum. C’est le choix des nouvelles technologies qui est adopté, en partenariat avec un pôle de recherche informatique installé dans une ville voisine. Un choix qui vise à contrecarrer la mainmise des multinationales sur ces technologies et à enrichir leur contenu culturel.
Montrouge (France). Le Maire confie en 2002 un mandat de maîtrise d’ouvrage à la SEM 92 pour une réorientation de « la vocation de cet édifice vers le champ culturel-congrès » [2] . En quelque sorte une chimère du même type que le mariage de la carpe et du lapin. Dans ce futur « Centre culturel et des congrès » que nous désignerons dorénavant par le sigle CCC, trois espaces principaux sont définis, tous polyvalents : deux salles de spectacles de 900 places (ramenées ensuite à 735) et 250 places (ramenées à 244) et 1200m² (finalement 1074m²) pouvant servir de salle des fêtes et de lieu d’exposition pour le Salon d’art contemporain.

De ce bâtiment, « il convenait de réfléchir à son devenir », dit le Maire [3]. Au bout du compte, la réflexion est vide. Pas de projet culturel identifié. A quoi bon ? On rénove d’abord, on verra ensuite. On continuera l’ancienne programmation peu innovante d’une vingtaine de spectacles achetés chaque année pour des séances ponctuelles. On aura la place pour le repas des anciens et le bal de la Croix-Rouge. Plutôt que Centre culturel, on tendra vers la salle des fêtes et le Centre de congrès. Aucune étude n’a été faite sur ce dernier créneau, mais qu’importe !
Une enveloppe financière prévisionnelle est définie, qui s’élève à 18 397 251, 39 € TTC : une précision d’orfèvre [4]. Un « marché de définition » est ensuite lancé qui aboutit à la présentation d’une vingtaine de postulants devant une commission municipale en 2004. Trois cabinets d’architectes sont sélectionnés.
Rougemond (Canada). Un appel d’offres est lancé avec son cahier des charges détaillé. Il y aura des espaces évolutifs consacrés à la recherche, à la création expérimentale et à l’interaction avec le public ; des archives audiovisuelles ;
une salle de spectacles de 450 places en rez-de-chaussée ; des surfaces disponibles pour le Salon d’art Inuit. Trois projets sont sélectionnés et présentés au cours d’une exposition à la population avec interventions des architectes concepteurs. La procédure aboutit à un choix relativement consensuel. Un coût moyen a été sélectionné : 25 millions d’équivalents €, afin de permettre une autre réalisation prioritaire, celle d’une école.
Montrouge (France). Les trois cabinets sélectionnés présentent leurs plans lors d’une nouvelle commission fermée en 2004. C’est le cabinet Blond&Roux qui emporte le jackpot. Evaluation du coût : 20 millions d’euros HT. Pour le CCC, comme précédemment pour la piscine de Montrouge, aucun débat avec la population, aucune exposition, aucune information sur les choix successifs des commissions,
ni sur le projet sélectionné. Le Maire a été élu, et même réélu, sans avoir pris la peine d’exposer son projet, à quoi bon interroger les futurs usagers de l’édifice ? Ce serait de l’énergie perdue. Le Maire sait mieux que tous ce qu’il faut pour ses administrés. La culture c’est juste une affaire de consommateurs, pas de citoyens informés.
Rougemond (Canada). Des délais ont été fixés pour le chantier. Un comité de surveillance des travaux a été mis en place, avec participation de représentants de la société civile. Simultanément, un budget prévisionnel de fonctionnement et un budget de programmation, avec des options, ont été présentés à la population. Un partenariat sera établi avec le Lycée de Rougemond. Le mécénat sera admis pour financer des évènements, mais dans tous les cas la culture passera avant tout, il n’y aura pas de mélange des genres.
Montrouge (France). Le Maire aime à dire qu’il ne fixe pas de délai, ce serait trop facile en effet, surtout après la succession de retards du chantier de rénovation de la piscine. Il y a bien l’indication de 22 mois, mention légalement obligatoire pour les deux premiers lots de travaux, mais « le Maire exprime sa perplexité face au délai avancé » [5]. Peu importe, les Montrougiens, c’est bien connu, sont patients.
Janvier 2009, le coût estimatif se monte maintenant à 30 millions d’ euros - on est surpris de ne pas avoir le chiffre de 29 999 999 €. Connaissant le précédent de l’explosion du budget de rénovation de la piscine [6], on s’attend à de mémorables dépassements. Le compte est ouvert : 45 millions, 60 millions d’euros au final ? [7]. Mais le coût est un détail. La commune est riche, paraît-il. « La ville a les moyens d’un tel projet » nous dit le Maire [8] – même en ces temps de crise – et les habitants n’ont pas besoin d’en savoir beaucoup plus.
Les architectes ont été à la peine pour satisfaire des obligations contradictoires. L’ouverture de scène de la grande salle est trop petite pour recevoir tous les spectacles et les sièges du fond n’auront sans doute pas une bonne visibilité. Le dispositif fait que la salle n’est optimisée ni pour des congressistes ni pour des spectateurs. Qu’importe, on fera à la bonne franquette.
La contrainte sécurité implique la présence d’un personnel important, ce qui génèrera un budget de fonctionnement élevé. La solution devrait être simple : on augmentera les tarifs. La culture, même au rabais, ça se mérite.
Rougemond (Canada). Le caractère du bâtiment a été préservé. Une attention
particulière a été donnée à la qualité de restauration de la frise. La nouveauté tient essentiellement dans un réaménagement audacieux des volumes intérieurs qui élimine les espaces perdus. Les technologies qui limitent l’empreinte écologique ont été adoptées. Elles génèreront un surcoût d’environ 20% qui sera amorti en quelques années : une partie de la toiture en terrasse est couverte de panneaux photovoltaïques ; l’autre, transformée en une verrière de belle allure, crée un vaste puits de lumière ; des systèmes de ventilation naturelle sont adoptés ; les eaux de pluie sont recueillies dans un bassin de rétention. Enfin, l’environnement « paysager » a été soigné (avec le dessin des accès liés à l’arrivée du métro venu de la métropole voisine).
Montrouge (France). Un collectif d’associations a lancé une demande de protection du bâtiment par les Monuments historiques [9]. Cette demande s’est heurtée à une fin de non recevoir mais a néanmoins pesé sur l’évolution du projet. En effet, des négociations se sont tenues dans le secret des commissions avec des représentants de l’Etat (la Direction régionale des affaires culturelle) mais sans les associations. Quelques modifications ont été apportées au projet qui évitent une trop forte dénaturation du bâtiment.
Un permis de construire minimaliste, délivré sans publicité, est maintenant consultable en mairie. On y trouve peu de choses sur l’aménagement intérieur. Les escaliers monumentaux sont conservés, mais un ascenseur est collé au milieu du hall d’entrée. Certaines modénatures sont préservées mais on ne saura pas ce que deviennent les luminaires d’époque. Pour l’extérieur, couronnement de l’arrière du bâtiment par des parallèlépipèdes de métal noir ; parois vitrées sur les loges de la façade avant : des innovations purement fonctionnelles, esthétiquement sans aucune élégance. Mais « C’est une question de goût » à l’habitude de répondre le Maire, et le sien vaut donc plus que celui de n’importe quel citoyen.
Un autre point est occulté, c’est la relation avec le permis de construire des « coques commerciales » de la place Emile Cresp sur laquelle donne le CCC. Des coques qui font un médiocre pastiche de l’ancien Centre administratif et ferment asymétriquement la place [10]. Ce projet a fait hurler des habitants de Rougemond (Canada) en visite à Montrouge (France). C’est un autre permis, leur a-t-on répondu, circulez, y’a rien à voir. Pourtant nos Québécois ne sont pas aveugles, ils ont vu que ce permis inscrit une arcade venant relier les coques commerciales au CCC. Ce rattachement artificiel des deux structures a pour effet de couper le linéaire de la frise.
Or le « volet paysager » ultra-succinct du permis portant sur le CCC ne signale ni les coques ni ce raccord qui modifient pourtant l’équilibre architectural d’ensemble.
De toute façon, le Maire travaille « sans projet d’ensemble », au coup par coup [11], mais néanmoins pour les générations futures. C’est connu, les Rougemondins habitués aux grands espaces canadiens, aiment savoir dans quelle direction ils vont, tandis que les Montrougiens, plus à l’étroit, aiment flâner, ils adorent qu’on leur fasse des surprises, et là, ils vont être gâtés sur tous les plans ! [12]
RougemonD est une ville imaginaire. A ne pas confondre avec la ville québecoise de RougemonT, bien réelle celle-là.
En documents joints, "La culture entre deux chaises", tract du collectif d’associations de Montrouge, accompagné d’une pétition qui demandait un réexamen du projet de « Centre culturel et des congrès »
[1] Lire dans Montbouge : Le Théâtre de Montrouge (1) : état des lieux et (2) : la menace ainsi que Messier sans ressorts.
[2] Permis de construire, document de la SEM 92 (Société d’économie mixte 92) page 6
[3] Conseil municipal du 17 décembre 2008
[4] Permis de construire, document de la SEM 92, page 15.
[5] Conseil municipal du 4 mars 2009
[6] Lire Piscine : dernier épisode avant ouverture.
[7] 30 millions d’euros (s’agit-il de prévisions pour les seuls travaux ou pour l’opération complète ?), cela fait déjà 1250 € par foyer montrougien (avec 45480 habitants (2009) et 1,9 personnes par ménage (2005), chiffres de l’INSEE). A 60 millions d’euros, le double ! A contrario, il conviendra de déduire les subventions non encore définies du Conseil général, de la Région, de l’Etat. A titre de comparaison, le budget annuel total (fonctionnement et investissement) de Montrouge est proche de 100 millions d’euros.
[8] Conseil municipal du 17 décembre 2008
[9] Ce collectif est l’auteur du tract et de la pétition signalés en documents joints.
[10] Le permis concernant les coques a été délivré en 2006. Ces coques sont supposées permettre le déménagement des commerces situés au pied des deux immeubles du 34-36 avenue de la République qui vont être détruits pour permettre une sortie du métro. Outre que la structure prévue ne satisfait pas les commerçants, elle réalise l’exploit d’ériger un mur qui sépare les cités de l’avenue Emile Boutroux et le centre ville : effet ghetto garanti même s’il reste un passage. Avec une autre interrogation : comment les camions livrant les décors rue du colonel Gillon pourront-ils manœuvrer ?
[11] Extrait du compte-rendu du Conseil municipal du 29 mars 2005 : « Enfin le Maire rappelle qu’il n’y a pas de projet caché, que le réaménagement du centre ville se fait phase par phase en fonction des espaces libérés et des opportunités sans au départ de projet d’ensemble. … »
[12] Crédit photo. L’image du groupe des trois muses et celle de l’ancien Centre administratif côté avenue de la République sont de Steve Murez. Les autres sont de l’auteur de l’article, exceptée l’avant dernière image qui a été présentée lors des réunions de quartiers en octobre 2008. Le rehaussement qui semble être en verre sur la photo sera en réalité en métal noir. L’image des "coques en construction" est visible sur le site.
Merci pour cet article des plus intéressant. Je m’abonne de ce pas à votre site !
Pierre. Je profite pour vous parler de pompe a chaleur, c’est à la mode. Vous pouvez faire une demande travaux pour faire faire un diagnostic performance energetique ou pour un entretien chaudiere fait par un pro.
Ah je croyais que les muses étaient neuf. Il va falloir réviser nos connaissances ; en réalité si l’on regarde bien la façade on voit les neuf muses. Donc l’auteur brillantissime de cet article qui nous en met plein la vue aurait du écrire soit la photo de Stève Murez "représente trois muses" et non pas "représente les trois muses" ; il aurait été intéressant qu’il nous les détaille avec pour chacune l’attribut qui la caractérise. cet article à défaut de vouloir, sans le pouvoir, être drôle aurait au moins pu essayer d’être instructif pour les jeunes générations de Montrougiens qui contempleront cette façade dans les temps futurs, plutôt que d’embroquer leur clair brouet culturel aux MonBougiens .
Je ne suis pas ébahi comme les précédents auteurs des messages . Le second nous présente un commentaire pour le moins incompréhensible. c’était probablement l’humour d’un vrai jumeau Monbougien.